L’urgence de tout repenser, entretien avec Bernard Stiegler Demain tous intermittents du spectacle ?

, par aKa, Véro

En mars dernier, nous avons tendu notre micro au philosophe Bernard Stiegler dans les locaux parisiens de l’Institut de recherche et d’innovation qu’il dirige.

Le logiciel libre, ses licences, le domaine public, les biens communs : autant de sujets qui intéressent hautement Bernard Stiegler. Mais pour lui, toutes ces problématiques s’inscrivent dans un cadre beaucoup plus vaste, qu’il est urgent de prendre à bras le corps : la révision totale de l’organisation de notre société.


L’économie de la contribution

Bernard Stiegler considère le logiciel libre comme la matrice de l’économie de la contribution ; c’est en effet une activité industrielle qui ne prive plus les gens de leur savoir mais au contraire développe des savoirs, individuels et collectifs, dans un processus de déprolétarisation. Or, cette matrice peut s’appliquer dans pratiquement toutes les activités industrielles de demain : réseaux énergétiques intelligents, où nous ne sommes plus consommateurs mais curateurs d’énergie, re-matérialisation (imprimante 3D...), agriculture (AMAP, Open Source Ecology...)

Par ailleurs, la numérisation est en train d’engendrer une automatisation colossale, bien plus importante que celle que l’on a connue par le passé. Il se prépare une mutation de la production : on n’aura plus besoin de producteurs, sauf dans des cas marginaux. C’en est fini de l’économie du XXe siècle, fini du modèle taylorien : captation de la propriété, exclusivité de l’exploitation, redistribution par le salaire, promesse de pouvoir d’achat, etc.

Il faut donc repenser complètement la redistribution ; on va plutôt vers une société du savoir nous permettant de retrouver et développer nos capacités (ce qui était auparavant empêché par la prolétarisation). Dans cette perspective, il ne faut surtout pas détruire le statut d’intermittent du spectacle mais au contraire... le généraliser, en proposant à tout le monde un revenu contributif de base. Je puis alors alterner et passer d’un statut où je suis en train de développer mes capacités à un statut de mise en production de ces capacités acquises (comme pour l’intermittence).

Il y a de légitimes réticences, notamment parce que cela peut favoriser la flexibilité de l’emploi, voire des dérives telles que le « human computing » (prolétarisation décentralisée où l’on paye les gens à la tâche sans aucune protection sociale). Il y a aussi des économies de la contribution négatives, comme Facebook par exemple, qui capte et monnaye nos données personnelles. L’emblématique Google est un modèle hybride mais toxique dans une société en transition : ultra-consumériste sur le marché publicitaire mais qui produit également une forte valeur d’usage très contributif.

Il ne s’agit pas de défendre le contributif en tant que tel. Mais, qu’on le veuille ou non, nous sommes en train de passer dans un système de production qui devient contributif (ainsi l’open source, qui n’est pas le logiciel libre, est devenue largement majoritaire aujourd’hui). Et à partir de là, il nous faut produire un modèle, juste, soutenable, de gauche même diront certains, qui impose de repenser les conditions du travail, la fiscalité, le droit... tout ce qui a constitué la société consumériste dans sa grande époque.

L’économie de la contribution est donc la généralisation des processus de déprolétarisation. Une grande source d’espoir, mais pour le moment trop peu de gens travaillent sérieusement et concrètement sur ces questions. C’est malheureusement l’économie de la contribution dans sa version californienne qui se développe, en en discréditant le concept plus général.


Aller au delà du choix des licences libres

Bernard Stiegler est favorable à l’extension générale de la licence libre, sans aucune réserve. Mais pour que ce faire, il convient de donner à cette matrice du logiciel libre toute son extension, en revoyant notamment toute la fiscalité.

Comme dit plus haut, il faut qu’il y ait un statut de l’intermittence non pas du spectacle mais du contributeur. Si je suis un contributeur intermittent, je n’ai pas besoin de toucher des droits d’auteurs puisque je touche une allocation qui m’est donnée par la puissance publique. Jean-Luc Godard l’affirmait déjà dans les années 60, en évoquant le droit d’auteur comme une arme du marché et de l’industrie culturelle.

Ce n’est pas une allocation chômage puisque le chômage n’est rien d’autre que le non emploi salarié et que le statut même du salarié change dans cette nouvelle économie peer-to-peer du savoir.


Dissolution du droit d’auteur

Le statut d’intermittent apparaît donc comme une solution à la question du droit d’auteur si on le généralise. En accordant un revenu contributif à l’auteur, on n’a plus besoin de cette rente patrimoniale bourgeoise que représente le droit d’auteur aujourd’hui.

Dès lors, il faut être non pas défensif, mais offensif : non pas défendre le statut d’intermittent auprès de la société du spectacle, mais partir à l’attaque de la société avec ce statut d’intermittent.

En toute logique Bernard Stiegler critique la durée excessive du droit d’auteur et sa succession aux héritiers. Il pointe par contre la question du droit moral pour soulever celle de la non-falsification, à savoir celle de la vérité.


Contradiction ?

Bernard Stiegler défend les logiciels libres et les licences libres mais utilise un Mac et publie ses livres chez de grands éditeurs sous le régime classique du droit d’auteur.

Il s’en explique : légitimité et visibilité pour les livres, ergonomie et efficacité pour les outils de travail.


Les biens communs

Bernard Stiegler est très favorable aux biens communs à condition de ne pas diluer la question de la Res Publica. La Chose Publique et les commons, ça n’est pas la même chose.

La base de la vie politique, c’est la publication et la formation citoyenne qui l’accompagne ou devrait l’accompagner. Or les commons ne répondent pas à cela.

Il évoque également ce qu’il appelle la maladie infantile du bottom-up qui pense naïvement pouvoir se passer du top-down. Il faut que l’inévitable top-down soit produit par le bottom-up et non par les plateformes Google, Facebook, etc.


Déprolétariser la musique

Bernard Stiegler est très sensible de l’éducation pouvant accompagner et aider l’écoute musicale.

Il évoque son travail au sein de l’IRCAM (avec le logiciel libre OpenMusic) ainsi qu’un projet avec Sony pour, suivant une prophétie de Glenn Gould, ne plus se contenter d’écouter de la musique mais de la jouer en la réinterprétant.


Pharmakon

Pour conclure, Bernard Stiegler nous invite à agir.

Le numérique n’est pas bon en soi. Même le logiciel libre n’est pas bon en soi. Toutes ces technologies ont leur part de toxicité. Il nous faut donc élaborer une thérapeutique s’appuyant sur une élévation de la responsabilité et une nouvelle intelligence du collectif.

Prenons garde à ne pas faire de technocentrisme, même libre. Les hacktivistes ne suffisent pas. Il faut des juristes, des scientifiques, des médecins, des philosophes... des citoyens tout simplement.

Peut-être que le « blue du Net » consécutif à l’affaire Snowden favorisera les prises de conscience et les mises en mouvement.


Voir en ligne : Ars Industrialis, association internationale pour une politique industrielle des technologies de l’esprit

P.-S.

Illustration : Bernard Stiegler - Samuel Huron - Licence : Creative Commons By-NC-ND (source : Flickr)

@RomaineLubrique

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