Courteline à l’avant-garde ! Entretien avec Céline Candiard

, par Véro

C’est une spécialiste en études théâtrales qui a très gentiment accepté de répondre à nos questions concernant Courteline.

Céline Candiard est historienne du théâtre, maître de conférences en arts de la scène à l’Université Lumière Lyon 2, et elle travaille occasionnellement avec des metteurs en scène et des dramaturges.

Elle nous propose un éclairage sur l’œuvre de Courteline et son contexte ; elle nous explique d’où vient le théâtre de boulevard, nous montre la spécificité de Courteline par rapport à d’autres auteurs comme Labiche ou Feydeau, et nous dévoile aussi l’aspect avant-gardiste de ses pièces à son époque !

Qui l’eût cru ?…

Entretien avec Céline Candiard

Qui dit Courteline dit communément théâtre de boulevard… Pourriez-vous nous rappeler ce qu’on entend par « vaudeville » et « théâtre de boulevard » ?

Dans l’emploi qui en est fait aujourd’hui, le vaudeville et le théâtre de boulevard sont des notions très voisines, voire synonymes. Historiquement, cependant, il faut les distinguer un peu, le théâtre de boulevard étant (pour simplifier) une émanation, une ramification du vaudeville.

« Vaudeville » est un mot normand désignant au départ une chanson de circonstance, souvent satirique, écrite sur un air populaire, déjà connu.

Au XVIIIe siècle, où les théâtres officiels (Comédie-Française, Comédie-Italienne, Opéra) avaient le monopole sur les spectacles parlés ou chantés, les artistes de la Foire ont eu l’idée de jouer des spectacles comiques où les acteurs ne parlaient pas et ne chantaient pas, mais dont le texte était indiqué sur des écriteaux et chanté par le public sur des airs connus. C’est donc sous une forme musicale et participative que sont nés nos premiers vaudevilles théâtraux ! Cela permet notamment de comprendre pourquoi de nombreuses pièces de Labiche comportent encore des couplets chantés sur des airs populaires.

Ensuite, au XIXe siècle, les monopoles se sont assouplis et ont fini par disparaître. C’est alors que les théâtres des grands boulevards parisiens, notamment le boulevard du Temple, ont repris à leur compte les spectacles de la foire, parmi lesquels les vaudevilles. Ceux-ci se sont alors progressivement transformés en comédies légères sans musique.

On assimile souvent Courteline à Feydeau et Labiche - est-ce selon vous justifié ?

C’est compréhensible, notamment quand on pense aux saynètes de Courteline, assez proches des comédies-vaudevilles de Feydeau et Labiche : des personnages de bourgeois ou de petits employés, incarnant une certaine médiocrité morale ; un cadre plutôt réaliste ; un ton comique, très libre, parfois grinçant. Plusieurs de ces saynètes, du reste, ont été créées dans des théâtres des grands boulevards ou des cabarets, ce qui les rapproche encore de l’univers du vaudeville.

Cependant, on remarque dans ces petites pièces une férocité, une cruauté et parfois même une amertume qui contrastent avec le ton généralement inoffensif du vaudeville.

De plus, à côté de ces saynètes, il y a de véritables comédies de plus grande ampleur et représentées dans des théâtres plus ambitieux sur le plan artistique, en particulier la troupe d’André Antoine. Courteline s’inscrit donc aussi dans une démarche théâtrale moderne et expérimentale : il ne faut pas le réduire au vaudeville.

Courteline est plutôt oublié actuellement quand Labiche et Feydeau sont montés par de grands metteurs en scène actuels - diriez-vous que son théâtre est considéré comme dépassé ? Courteline a-t-il encore à nous dire sur notre époque ?

Le succès des grands auteurs, après leur mort, est souvent cyclique. On a beaucoup joué et adapté Courteline dans les années 30 et 40, surtout au cinéma ; aujourd’hui, il est vrai, peu de metteurs en scène s’y intéressent.

Mais il me semble que cela provient en bonne partie du format de ses pièces : la plupart d’entre elles sont courtes, voire très courtes, ce qui ne correspond plus vraiment au calibre de nos soirées théâtrales. Quelles pièces courtes joue-t-on encore aujourd’hui ? Même celles de Molière ne le sont presque jamais, et pourtant on ne peut pas l’accuser d’être dépassé ! On remarque quand même que dans des contextes où ce format court n’est plus un problème mais un avantage (dans les spectacles amateurs ou scolaires, par exemples), Courteline est beaucoup plus souvent joué.

Pour ce qui est de savoir si Courteline peut nous parler de notre époque, je pense que c’est le cas de tout bon auteur dont le théâtre n’est pas uniquement un théâtre d’actualité ou de circonstance. On peut continuer à lui faire dire beaucoup pour peu qu’on s’y intéresse. Et le succès qu’il a généralement auprès des collégiens et des lycéens qui le découvrent le prouve !

Là-dessus, son cas ne diffère pas de celui de Labiche ou de Feydeau. Ces derniers ont très longtemps été délaissés par le théâtre subventionné, qui s’intéresse de nouveau à eux depuis une dizaine d’années seulement. Le tour de Courteline viendra peut-être.

Courteline était d’abord journaliste, auteur de récits (de contes notamment) - il a été encouragé à écrire pour le théâtre par André Antoine. Pourriez-vous nous en dire un peu plus de cette personnalité du théâtre du début du XXe siècle ?

Effectivement, le rapport privilégié de Courteline avec André Antoine est important, car il est significatif du statut particulier de notre auteur. André Antoine est aujourd’hui considéré comme l’inventeur de la mise en scène moderne : il est le premier à avoir revendiqué une certaine vision des pièces qu’il montait, y compris des classiques, et à assumer une rupture avec les traditions de jeu qui dominaient jusque-là les grands théâtres.

Son point de rencontre avec Courteline a été, me semble-t-il, une certaine idée du réalisme : Courteline décrivait la société dans laquelle il vivait dans des articles et des récits servis par un sens de l’observation aigu et une verve satirique très féroce.

André Antoine a dû être impressionné par ce regard acéré et sans complaisance, lui qui cherchait justement à appliquer à la scène une esthétique naturaliste – une forme de réalisme exacerbé visant à montrer la réalité telle qu’elle est, sans l’adoucir ou l’esthétiser.

À ce titre, Courteline n’est pas juste un auteur de boulevard ou de vaudeville, mais un artiste expérimental qui s’inscrit dans un mouvement d’avant-garde.

P.-S.

Illustrations : Avenue Courteline, Paris 12 - Mu - Licence : Creative Commons By-Sa (source : Wikimedia Commons) / André Antoine Théâtre Antoine - Louis Geisler - Licence : Domaine Public (source : Wikimedia Commons)

@RomaineLubrique

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