La culture perdue de la génération copyright J’ai mal à mon domaine public !

, par aKa

Nous aurait-on confisqué notre passé proche ?

Comme nous l’avons signalé précédemment (ici et ), la situation actuelle du domaine public aux États-Unis est critique puisque gelée jusqu’à 2019 ! Mais ils ne font que, maladroitement, rattraper leur « retard » sur l’Europe en s’alignant sur les fameux 70 ans après la mort de l’auteur.

C’est globalement que le domaine public est menacé et avec lui l’accès essentiel à la culture, celle d’hier indispensable à celle d’aujourd’hui et de demain. Avec le développement croissant du partage numérique sur Internet, on va finir par se retrouver avec une génération paradoxale qui connaîtra mieux le XIXe siècle que le XXe siècle…

C’est notre culture que nous perdons en ayant tué le domaine public

Mike Masnick - 14 janvier 2014 - TechDirt
(Traduction : Vincent04, MagicMush, François, Zergy)

Alors que nous venions d’évoquer l’absence d’entrée de nouvelles œuvres dans le domaine public cette année (comme tous les ans aux États-Unis et ce jusqu’en 2019), des défenseurs du copyright sont venus me dire qu’ils ne voyaient pas où était le problème puisque toutes les œuvres citées sont disponibles à la vente. Ceci est de la pure désinformation. Dans le passé, j’ai suggéré à toute personne intéressée par ces sujets de lire l’excellent livre de James Boyle, The Public Domain, et cette recommandation tient toujours. Bien entendu, ce livre est librement disponible sur Internet, quand bien même vous puissiez également en acheter une version papier (ce qui est un bon investissement).

Les dégâts causés par les attaques faites au domaine public à notre société, notre culture, notre éducation et notre connaissance sont considérables. Il y a deux ans, nous avions mentionné les recherches du Professeur Paul Heald qui avait observé quelque chose de remarquable à propos des livres sur Amazon : beaucoup de nouveaux livres sont disponibles mais ils disparaissaient rapidement… jusqu’à ce que l’on atteigne 1922 où cela remonte. Pourquoi ? Parce que 1922 constitue la limite en dessous de laquelle tous les ouvrages sont dans le domaine public.

Vous voyez ce grand ravin ? Il représente notre culture perdue à cause des récentes lois restrictives sur le copyright qui ont eu pour conséquence de tuer le domaine public aux États-Unis. Qu’il y ait bien plus de livres des années 1880 en vente sur Amazon que de livres des années 1980 devrait nous interpeller.

Depuis, le Professeur Heald a poursuivi ses recherches sur le domaine public et son influence sur notre création culturelle (autour des livres mais aussi de la musique). Il a ainsi montré comment les lois sur le copyright ont impacté négativement la disponibilité de la culture en comparant le nombre de livres neufs disponibles sur Amazon avec le nombre de livres d’occasion disponibles chez ABE [NdT, le plus populaire des marchés d’occasion pour livres aux USA]. Il y a clairement une distorsion du marché.

Dans cet article Heald pointe aussi du doigt le fait que certains arguments contre le domaine public n’ont pas beaucoup de sens. L’idée qu’une œuvre serait « sous-exploitée » parce qu’il n’y a plus de propriétaire n’est tout simplement pas démontrée par les faits, comme expliqué plus haut. De même l’idée d’une œuvre « sur-exploitée » car « n’importe qui pourrait faire n’importe quoi avec » est également dénuée de fondement. C’est une mauvaise compréhension de la « tragédie des biens communs » (d’après un article de Garett Hardin paru dans Science en 1968) et elle n’est pas étayée par de sérieuses recherches.

Soulignons un autre point relié au précédent : le taux de renouvellement des copyrights, tel que cité dans l’excellent livre de William Patry, Moral Panics and the Copyright Wars [NdT, Paniques Morales et Guerres de Copyright]. En effet, avant la loi de 1976, les détenteurs de droits devaient non seulement s’enregistrer mais aussi renouveler volontairement leur copyright après 28 ans, s’ils souhaitaient bénéficier d’une période supplémentaire de protection de 28 ans. Et dans les faits, en 1958 et 1959, très peu d’œuvres ont vu leur copyright renouvelé.

Comme vous pouvez le constater, la grande majorité des auteurs et leur ayants droit n’ont pas renouvelé leur copyright (à l’exception du cinéma) donnant leur accord tacite pour que leurs œuvres entrent dans le domaine public 28 ans après leur publication. Et pourtant, pour des raisons toujours inexpliquées, nous leur garantissons à présent automatiquement les droits à vie, auxquels s’ajoutent 70 ans supplémentaires, alors que tout indique qu’ils n’avaient ni l’envie ni le besoin d’un tel niveau de protection qui rend de fait leur travail bien moins accessible.

C’est dans la nature même de la créativité que d’emprunter aux œuvres antérieures et de se baser sur elles pour apporter et ajouter quelque chose de neuf et original. Les meilleures œuvres de Shakespeare ont été plus ou moins copiées à d’autres, mais il a été capable d’en faire quelque chose de spécial. Pourquoi serait-ce un problème ? Si quelqu’un peut utiliser le travail d’un autre, qui aurait échoué à le rendre remarquable pour le transformer en quelque chose d’exceptionnel, pourquoi l’en empêcher ? Le but originel de la loi sur le copyright aux USA était de favoriser une meilleure diffusion de la culture et la connaissance en garantissant un domaine public ample et solide. C’est exactement l’inverse que nous constatons aujourd’hui à cause de la captation autorisée par les nouvelles lois et de la capacité des ayants-tous-les-droits à détourner le processus. Cela affecte la dissémination du savoir, diminue le partage de la culture et sa disponibilité, et de manière générale nuit aux créateurs et à leur capacité à créer à partir du terreau culturel existant.

Ce que les défenseurs de copyrights très restrictifs oublient trop souvent, c’est que le domaine public tient une large place dans ce qui fait la culture, c’est-à-dire son terreau. Nous avons l’habitude de partager des histoires, raconter et modifier des blagues, utiliser et transformer le travail des autres, et c’est cet effort partagé qui construit la culture et participe de sa dissémination. Mais les lois sur le copyright sont venues tout changer. Nous sommes maintenant dans une situation où une minorité décide de ce qu’est la culture et comment la diffuser (dans un laps de temps souvent très court), pour nous intimer ensuite l’ordre de ne plus toucher à rien… à moins de s’acquitter de sommes souvent exorbitantes. Ceci est une façon perverse de comprendre comment la culture émerge, ne profitant ni aux créateurs ni au public (qui sont souvent les mêmes), mais qui est extrêmement juteuse pour les détenteurs de droits.

Pour une culture créative et vivante, il est important de revenir à un sain respect du domaine public.

Voir en ligne : Our Lost Culture : What We Lose From Having Killed The Public Domain

@RomaineLubrique

« Domaine Public »

Mots-clés