Detour Noir c’est noir, il n’y a plus d’espoir !

, par Véro

Detour est un film américain de 1945 réalisé par Edgar George Ulmer avec Tom Neal et Ann Savage dans les rôles principaux (68min). Entré dans le domaine public aux USA pour défaut de renouvellement du copyright.

À New York, un pianiste sans le sou décide de rejoindre la femme qu’il aime à Hollywood où elle veut tenter sa chance en tant que chanteuse.

Ce film d’un peu plus d’une heure, réalisé avec peu de moyens, a longtemps été considéré comme relevant de la série B. Il est aujourd’hui réévalué… à juste titre ! Car oui, ce film vaut le Détour, et voici pourquoi.

Du noir, du noir, et encore du noir

On entre dans ce film comme dans des chaussons, avec le plaisir de retrouver tous les ingrédients d’un genre que l’on connaît bien : le film noir américain. Al Roberts (Tom Neal), homme honnête à gueule d’ange, est poursuivi par un destin impitoyable tout au long de son périple pour rejoindre sa bien aimée. Accoudé au comptoir d’un diner, il va nous raconter, en voix off, l’enchaînement de ses malheurs. On pense ici au début d’Assurance sur la mort, de Billy Wilder, réalisé l’année précédente en 1944, modèle du genre du film noir.

Tout y est : des cafés concerts new-yorkais aux juke-box des diners, des motels un peu glauques aux stations essence, en passant par de sombres histoires de meurtres, d’usurpation d’identité, d’argent sale et de mystère…

Tout va vite dans ce road movie vers la mort ; le destin s’acharne sur le pauvre Al Roberts qui ne cesse, par ses mauvaises rencontres, de se précipiter vers la menace ultime : la corde, sort réservé par une justice aveugle à ce hors-la-loi malgré lui.

Une tragédie américaine : le procès des apparences

Ce qui frappe dans le film d’Edgar G. Ulmer, c’est cette omniprésence de la fatalité. En dépit de la grande traversée Est/Ouest de l’Amérique, la plupart des scènes sont tournées dans des espaces clos : la voiture surtout, la chambre d’hôtel ensuite où Al se retrouve avec la terrible Vera (Ann Savage). Tout ce qui devrait libérer, ouvrir sur l’extérieur (la voiture, l’argent, le téléphone) se retourne tragiquement contre le héros pour l’enfermer toujours davantage et l’enfoncer plus avant dans sa descente aux enfers.

Or, ce qui perd le héros, c’est précisément l’Amérique : sa bien aimée part à Hollywood, règne de l’apparence, et c’est ce qui signe l’arrêt de mort de son fiancé. De même, ce sont les apparences qui perdent le héros dans tout son voyage : il se trompe sur tous ses compagnons de voyage, comme la justice se trompe sur sa culpabilité.

Un Européen en Amérique

Edgar G. Ulmer fait partie des nombreux réalisateurs européens qui se sont exilés en Amérique. D’abord homme de théâtre puis décorateur, il a suivi Murnau à Hollywood où il a été son assistant sur L’Aurore, en 1926. Et l’influence du grand maître se fait sentir dans ce film. On oubliera volontiers la performance moyenne de l’acteur Tom Neal, peu crédible en amoureux transi et assez « monochrome » dans son interprétation de la victime innocente, pour reconnaître au film une inventivité visuelle réjouissante. Pour ne citer qu’un exemple : un plan séquence saisissant volontairement « flouté » en caméra subjective, suivant le regard éperdu et les pensées troublées du personnage.

À retenir enfin (surtout !) le mélange fécond entre l’atmosphère typiquement américaine et la culture clairement européenne de son auteur. Notre pianiste sans le sou interprète brillamment une valse de Chopin dans un café enfumé de New York, ou évoque le triste sort de La Dame aux camélias dans un meublé miteux d’Hollywood… Le spectre du romantisme européen n’est pas loin dans la figure même de l’infortuné Al.

Détour est une alchimie réussie entre une Europe héritière du XIXe siècle et une Amérique construisant ses nouveaux mythes.

À voir, à revoir, sans modération !


Voir le film

En streaming ci-dessous via notre compte YouTube (version originale, sous-titrée en français).

En téléchargement sur Archive.org avec les sous-titres en français en pièce-jointe ci-dessous (il en existe également une version avec les sous-titres en français directement incrustés).

Nous vous suggérons fortement de lire le film après téléchargement avec le logiciel libre VLC (Menu : Vidéo > Piste de sous-titres > Ouvrir un fichier...)

Voir en ligne : Detour, sur Wikipédia

@RomaineLubrique

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