Ce temps où le droit d’auteur n’existait pas : l’Antiquité gréco-romaine O tempora ! O mores !

, par Véro

Une époque où l’auteur inspiré ne revendiquait pas de droits, où le « mashup » était à la base même de la culture, où le domaine public était roi...

L’Antiquité : reine du remix avant la lettre

Un jour, probablement en l’an 401 av. J.-C., et très probablement quelque part en Grèce, le grand Socrate discute avec un rhapsode nommé Ion, un artiste chanteur et poète itinérant. Ion s’étonne : dès qu’il doit parler d’Homère, il se sent pousser des ailes. Il est, justement, « inspiré ». La raison est évidente pour Socrate, voici son explication :

Ce talent que tu as de bien parler sur Homère n’est pas en toi un effet de l’art, comme je disais tout à l’heure : c’est je ne sais quelle force divine qui te transporte, semblable à celle de la pierre qu’Euripide a appelée Magnétique, et qu’on appelle ordinairement Héracléenne.
Cette pierre non seulement attire les anneaux de fer, mais leur communique la vertu de produire le même effet, et d’attirer d’autres anneaux ; en sorte qu’on voit quelquefois une longue chaîne de morceaux de fer et d’anneaux suspendus les uns aux autres, qui tous empruntent leur vertu de cette pierre. De même la muse inspire elle-même le poète ; celui-ci communique à d’autres l’inspiration, et il se forme une chaîne inspirée.
Ce n’est point en effet à l’art, mais à l’enthousiasme et à une sorte de délire, que les bons poètes épiques doivent tous leurs beaux poèmes. Il en est de même des bons poètes lyriques.

Ion, Platon, 533d-533e, traduction de Victor Cousin

Nous sommes très loin de la conception romantique de l’artiste, celle qui consiste à considérer toute production artistique comme l’expression d’un moi profond, celui de l’auteur. Pour Socrate, le poète crée dans une sorte de transe ; c’est Apollon qui inspire les poètes. Il charge son bataillon divin (comprenez : les neuf muses) de prendre le relais de son souffle divin.

Et Socrate va plus loin encore : les poètes inspirés par les muses vont à leur tour inspirer les poètes qui suivront. Se forme ainsi toute une chaîne, d’où cette analogie avec la pierre magnétique ou héracléenne - c’est à dire un aimant, qui donne à l’objet qui le touche la même propriété d’aimantation.

D’où, dans l’Antiquité, la fortune extraordinaire de ce que l’on pourrait aujourd’hui appeler... le remix ! Il était très bien vu, et ce pendant des siècles, de « piocher » chez Homère des bouts d’histoire et de personnages, pour les développer, les adapter et les modifier.

On peut même aller plus loin : le remix est bien le principe même de la création antique, et comme toute la culture occidentale est bien l’héritière de l’Antiquité, il nous a paru intéressant d’en savoir un peu plus.

Nous sommes allés trouver Antoine Morice [1], professeur de Lettres Classiques, pour qu’il éclaire notre lanterne.

Qu’est-ce qu’un auteur dans l’Antiquité ?

« Auteur » est un mot d’origine latine. Auctor, oris, m. : qui se porte garant, qui est digne de confiance, qui a ... de l’autorité.

Comment diantre expliquer cette étymologie étrange ? La réponse d’Antoine Morice : des enjeux politiques bien plus qu’artistiques, dans une société fondée sur le clientélisme.


Imiter, copier, adapter les Grecs : le mot d’ordre des Romains

On le sait ; lorsqu’Auguste fonde l’empire romain, il demande à son ministre Mécène de choisir des poètes qui écriront des œuvres aussi belles que celles des Grecs.
Ulysse devient Enée, Ithaque est remplacé par le Latium... Les Grecs y trouvent-ils à redire ? Pour les Antiques, ce n’est vraiment pas le problème.


Le mythe antique ou la fortune du remix

La mythologie : réseau foisonnant et fascinant d’histoires qui traversent les siècles. Un vivier de situations et de personnages sans auteur dans lequel les poètes peuvent librement piocher. Une sorte de gigantesque domaine public permanent !


Et nos mythes actuels ?

Superman, Batman... : des équivalents d’Ulysse ou de Persée ? Le rapprochement est tentant, puisque ces figures sont reprises sans cesse dans de nouvelles versions et sous de nouvelles formes [2],. Mais attention toutefois à ne pas plaquer nos propres représentations sur l’Antiquité.


P.-S.

Illustration : L’Inspiration du poète - Nicolas Poussin - Licence : Domaine Public (source : Wikimedia Commons)

Notes

[1Déjà sollicité pour Apollinaire

[2À ce propos, citons l’article sur S.I.Lex au sujet de Slender Man

@RomaineLubrique

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