Tel Harold Lloyd suspendu aux aiguilles de son horloge... Tombera, tombera pas, dans le domaine public

, par aKa

Cela tient parfois à trois fois rien... En l’occurrence ici trois petits mois.

Tout le monde ne connaît pas forcément sur le bout des doigts l’œuvre cinématographique d’Harold Lloyd, mais tout le monde se représente cette fameuse scène où on le voit suspendu aux aiguilles d’une horloge publique de la façade d’un immeuble de Los Angeles.

En voici un extrait, en gif animé, ci-contre. Nous ne vous en montrerons pas plus [1] car le film dont il est issu, Safety Last !, est toujours protégé par le droit d’auteur, quand bien même sorti il y a fort longtemps, à savoir 1923.

Or 1923 est une date toute particulière pour le domaine public aux États-Unis. En effet, la justice décida en 1988 que toute œuvre publiée avant 1923 est dorénavant dans le domaine public [2] (il décida également de tout rallonger et tout compliquer pour les œuvres publiées après, mais là n’est pas le propos).

Contrairement à la France qui n’en possède pas, on est donc en présence ici d’une date butoir certes très (trop ?) lointaine, mais qui a au moins le mérite de faciliter la tâche de ceux qui se posent la question de savoir si oui ou non telle œuvre est dans le domaine public.
Publiée pour la première fois avant 1923 aux États-Unis ? C’est bon !

Le problème des dates butoirs, c’est qu’elles créent à la marge de drôles de cas extrêmes. Et le film d’Harold Lloyd en est un tout emblématique.

Tourné à la fin de l’année 1922, Safety Last ! a été publié le 1er avril 1923. Il serait sorti quelques mois plus tôt il serait donc déjà entré dans le domaine public et ne se retrouverait pas protégé jusqu’en... 2019 ! (95 ans après la parution de l’œuvre).

Et le détail a son importance car les héritiers, regroupés au sein de la société Harold Lloyd Entertainment, veillent au grain et pas qu’un peu. Ils ont en effet réussi à faire passer l’idée que tout ce qui touche de près ou de loin à la représentation d’« un homme suspendu à une horloge » renvoie à la fameuse scène et donc leur appartient !

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Le fabricant d’objet gadgets Cupecoy Design l’a appris tout récemment à ses dépens en se faisant attaquer pour avoir commercialisé l’horloge ci-contre, sans demander autorisation (moyennant espèces sonnantes et trébuchantes) à la Harold Lloyd Entertainment.

Les grands réalisateurs que sont Robert Zemeckis et Martin Scorsese ont été plus prudents. Leurs films respectifs, Retour vers le futur (1985) et Hugo Cabret (2011) contenant bien des scènes de suspension humaine à une horloge (cf images ci-dessus et ci-dessous) [3], ils sont eux bien passés en amont par la caisse enregistreuse de la Harold Lloyd Entertainment.

Autant de conséquences juridiques qui n’auraient pas eu lieu si Harold Lloyd avait eu la bonne idée de se hâter pour sortir son film un tout petit peu plus tôt. Dans le cas qui nous préoccupe ici, il n’y a plus qu’à prendre son mal en patience et attendre gentiment jusqu’en 2019 donc, du moins si ça ne se rallonge pas encore d’ici-là.

Suspendu aux aiguilles de l’horloge du législateur, le domaine public est décidément bien fragile.

Notes

[1En fait, si, on peut vous en monter plus car YouTube a ses largesses que les ayant droits ignorent ou tolèrent parfois.

[2Pourquoi très exactement 1923 ? J’avoue n’en savoir rien.

[3Là encore, on peut en voir les extraits ad hoc sur YouTube : Retour vers le futur et Hugo Cabret.

@RomaineLubrique

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