Jane Avril, la Terpsichore de Toulouse-Lautrec Célèbre danseuse du Moulin Rouge

, par Véro

En complément à la notice figurant dans le calendrier de l’avent du domaine public, voici une présentation un peu plus fouillée des Mémoires de Jane Avril.

« Écrire mes Mémoires ! m’écriai-je en riant. Contribuer pour ma part à l’histoire de mon temps ! De quelle présomption me supposez-vous capable ? »

C’est ainsi que Jane Avril réagit d’abord quand son entourage la pousse à écrire ses souvenirs, comme elle le dit dans son avant-propos. Elle se laisse convaincre, et écrit un petit ouvrage intitulé sobrement Mes Mémoires qui retrace l’itinéraire de sa vie. Et c’est cette œuvre qui entre dans le domaine public en janvier 2014.

Et quelle vie. Jeanne Louise Beaudon, dite Jane Avril (Paris 1868-1943), n’est autre que la danseuse du très célèbre Divan Japonais et de bien d’autres affiches et tableaux de Toulouse-Lautrec.

Vie romanesque

Jane Avril raconte d’abord son enfance malheureuse et solitaire. Elle est la fille d’une parisienne et d’un marquis italien qui ne l’a jamais reconnue. D’abord confiée à ses grands parents maternels, elle revient chez sa mère à l’âge de 9 ans. Commence pour elle un triste cauchemar : sa mère se révèle démente et maltraitante, et la jeune Jeanne trouve d’abord refuge dans la pension religieuse des demoiselles Désir. Puis on lui diagnostique une maladie nerveuse, ce qui lui vaut un internement dans le service du célèbre Docteur Charcot.

Elle découvre sa vocation de danseuse dans des conditions assez incongrues. Elle est d’abord ravie par des ateliers de gymnastique dispensée dans le service du Docteur Charcot, puis s’essaie à danser dans une petite fête organisée dans ce même service à l’hôpital. Plus tard, à dix-sept ans, suite à une déception amoureuse, elle songe une nuit à se jeter dans la Seine. Elle est recueillie par des prostituées qui l’introduiront dans les bars, brasseries, cafés-concerts… Tous ces lieux de plaisir du Paris nocturne de l’époque, où se pressait une foule hétéroclite friande de s’encanailler. Lors d’un bal, elle se met à danser avec une énergie et un plaisir inégalés jusqu’alors dans sa vie. C’est ainsi que sa carrière est lancée.

Autodidacte, elle danse avec un fracassant succès surtout au Moulin Rouge et dans de très nombreuses salles de spectacle, et se voit reconnaître son talent par le monde plus intellectuel de l’époque, au cours de sa carrière. Elle est même engagée par des théâtres européens, à Londres ou Madrid. Elle s’essaie à la chanson et l’art dramatique, mais revient toujours à sa passion première qu’est la danse. Sa vie amoureuse est tumultueuse ; elle a un fils qu’elle aura grand mal à élever, et ne se marie qu’avec son dernier protecteur, à un âge assez avancé.

Témoignage authentique

Les Mémoires de Jane Avril sont d’abord un document sur cette fin de siècle parisienne pleine de fantaisie et d’effervescence artistique. Elle vit deux expositions universelles (de 1889 puis de 1900) et dépeint un Paris regorgeant de lieux de spectacle (dont beaucoup ont disparu), et notamment Le Chat Noir où elle est une « commensale attitrée ».

Dans ces lieux de divertissement et de plaisir se côtoyaient des nobles, des artistes, des danseuses, des journalistes, des critiques d’art, et des demi-mondaines et demi-prostituées comiquement appelées « horizontales de marque ». On trouve au détour d’une page les noms de Verlaine, Villiers de l’Isle Adam ou de Huysmans – elle évoque notamment son ami Toulouse-Lautrec comme un « génial infirme dont la gouaille spirituelle et mordante devait lui (sic) aider à masquer une profonde mélancolie ».

Les noms des autres danseuses valent aussi le détour : Rayon d’Or, La Sauterelle, Môme Fromage, Torpille, Reine des Prés, Galipette, Gavrochinette, ou Nini Patte-en-l’air (un laideron ayant ouvert une école où des jeunes filles apprenaient à lever haut la jambe). Quant à La Goulue, c’est une dame plantureuse et appétissante mais au mauvais caractère qui se bat volontiers après un quadrille !

Des temps joyeux et insouciants, où règne une grande liberté de mœurs – elle évoque par exemple des lieux ouvertement homosexuels considérés comme particulièrement raffinés. « C’était vraiment une époque charmante. Paris attirait tous les étrangers, il y faisait bon vivre, il y régnait un chic inconnu partout ailleurs, une élégance incomparable ! ».

Jane Avril en offre un portrait plein de vie, avec des mots simples et sans détour, et non sans un certain sens de l’humour. Et ce style direct reflète d’ailleurs son tempérament ; elle affirme avec naturel son indépendance tout au long de sa vie, refusant tout ce qui peut atteindre sa liberté (même une proposition de travail à l’Opéra de Paris). Elle raconte par exemple comment elle s’enfuit d’un hôpital où elle est soignée pour une maladie des bronches : la Mère Supérieure employait tous ses efforts à la remettre dans le droit chemin ! Mais Jane Avril est bohème jusqu’au bout de ses longues jambes minces, et n’a jamais pu, même quand elle l’a voulu par amour, avoir une vie rangée…

Une femme qui danse

Barbara répondait à ceux qui évoquaient le mystère de son personnage : « Je suis une femme qui chante ». Jane Avril aurait pu répondre : « Je suis une femme qui danse ». Elle se définit ainsi dans ses Mémoires : « la simple amoureuse de la Danse que seulement je fus, qui n’a existé que par Elle et pour Elle ! »

Célébrée et admirée toute sa vie, appelée même Terpsichore (la déesse de la danse) au début de sa carrière, elle est entourée d’un mystère qui a inspiré de nombreux artistes. Beaucoup de peintres (même Renoir) en font le portrait. Elle est courtisée par le romancier Catulle Mendès et demandée théâtralement en mariage par Alphonse Allais.

Mais Jane Avril préfère se montrer comme une femme qui ne tire son mystère que de cette passion inexplicable et inexpliquée pour la danse : un puissant principe vital, presque magique, qui l’envahit lorsqu’elle se laisse emporter par la musique. Ce même mouvement qui agite encore ses rêves de femme âgée, comme lorsqu’elle découvre, à dix-sept ans, son premier bal.

C’est ce qu’elle raconte dans ce bref extrait (Chapitre II) :

Je me laissai conduire et diriger, éberluée autant qu’éblouie, ouvrant tout grand mes yeux à la découverte de cette vie nouvelle qui s’offrait à moi.
Je croyais rêver.
Aussitôt dans ce bal, aux accents entraînants de l’orchestre endiablé, un élan auquel je ne pus résister m’emporta, malgré que la lutte entre ma timidité et ma tentation fît battre mon cœur à le rompre !
Et me voilà partie à danser et bondir, tel un chevreau échappé, ou mieux, comme une folle que je devais sans doute être un peu.
Par la suite, je m’en suis rendu compte, seul mon instinct dirigeait mes actes.
Au reste, dans les temps qui suivirent, je n’ai jamais pu résister au charme qu’exerce sur moi le rythme de certaines musiques.
J’avais à rattraper toute ma jeunesse et à la dépenser !
De ce fameux soir date ma vocation de danseuse, ma seule raison d’être désormais…

On fait comme on peut son entrée dans le monde !


Annexe

En 2011 eut lieu l’exposition Toulouse-Lautrec And Jane Avril Beyond the Moulin Rouge à la Courtauld Gallery.

En voici une introduction (en anglais) :

Voir en ligne : Jane Avril, sur Wikipédia

@RomaineLubrique

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