Jean Giraudoux : Il n’y a pas d’auteur au théâtre La guerre des droits n’aura pas lieu

, par Véro

C’est en nous plongeant dans l’œuvre de Jean Giraudoux (dont la Romaine Lubrique reparlera à foison en 2015, à vous de deviner pourquoi), que nous avons découvert l’article « L’auteur au théâtre ».

Le début ne pouvait que susciter notre plus grand intérêt :

Il n’y a pas d’auteur au théâtre. Les plus grands noms de la littérature sont des noms d’auteurs dramatiques, mais justement parce que ces noms éclatants recouvrent une époque, non un homme. Shakespeare, Molière, Racine sont les plus grands anonymes qui soient. C’est un symbole frappant qu’il ne reste d’eux aucun manuscrit.

Rien n’est plus vrai : on s’est demandé si Shakespeare avait jamais existé. Quant à Molière, qui sait si ce n’est pas Corneille qui a écrit certaines de ses pièces ? L’affaire « Corneille/Molière » déclenchée par Pierre Louÿs en 1919 est on ne peut plus sérieuse. Pour ce qui est de Racine, s’il est considéré avec raison comme le plus grand tragédien du XVIIe siècle, ses biographes n’ont pu que se perdre en conjectures sur sa vie, certainement nourries d’intrigues amoureuses, puisque son œuvre dépeint si extraordinairement bien les passions de l’âme humaine.

Jean Giraudoux poursuit :

L’auteur dramatique n’est pas une pensée, un style durable, c’est-à-dire une responsabilité. Il n’est qu’une voix, et pas la sienne. Il est ce qu’était tout auteur aux âges jeunes, l’organe même de la parole à son âge : un acteur.

Pourquoi une voix ? Pourquoi un acteur ? Parce que le texte, au théâtre, est un élément parmi tant d’autres de la représentation scénique. Parce que le théâtre est cet art si particulier issu depuis la nuit des temps de la création collective, et même, osons le mot, collaborative. On a souvent dit que Molière, pour écrire ses pièces, partait d’abord avec sa troupe de séances d’improvisation. Ce n’est pas autre chose que raconte, à plusieurs siècles de distance, le dramaturge et metteur en scène Wajdi Mouawad dans sa préface à Incendies, pièce écrite en 2003 : il a d’abord commencé à demander à ses comédiens de lui dire ce qu’ils rêvaient de jouer sur scène, et c’est à partir de ces propositions qu’il a construit la trame de sa pièce.

Giraudoux écrit ici que le dramaturge est une voix, et il précise : « pas la sienne ». Parce que contrairement au romancier, le dramaturge donne cette voix à tous ceux qui feront de sa pièce une représentation théâtrale, un spectacle sur une scène, ce sans quoi le théâtre n’est pas théâtre. Le texte théâtral est « écrit pour être joué » (c’est Molière qui nous le dit), il est fait par essence pour que des comédiens le jouent, pour que des metteurs en scène le montent, pour que des scénographes, des décorateurs, des costumiers, des régisseurs le créent.

Si Giraudoux, pourtant dramaturge, « se dépossède » ainsi de son statut d’auteur, c’est parce qu’il a écrit nombre de ses pièces en collaboration avec Louis Jouvet qui les mettait en scène, ce qui lui a permis d’acquérir une acuité toute particulière de ce qu’est la mise en scène d’une pièce. Or, il n’était pas rare qu’il modifie, raccourcisse, rallonge le texte en fonction de ce qu’il voyait en répétition, comme le faisait aussi Paul Claudel dans son travail avec Antoine Vitez. Giraudoux avait compris à quel point la pièce se crée quand elle est montée.

Et pour cause : quiconque a fait un peu de théâtre se rend très vite compte qu’il s’agit d’une création collective où le texte est un des matériaux. Au théâtre, tout le monde participe, et en même temps. La pièce qui s’élabore est avant tout une écriture participative, une sorte de grand fab lab avant la lettre, et même, dirons-nous, la plus belle anticipation du remix ou du mash-up : combien de mises en scène différentes d’un Hamlet ou d’un Tartuffe ? Combien d’œuvres uniques et originales à partir d’un même texte ? Combien de variations infinies ? En d’autres termes, ce que nous défendons du domaine public, ce qu’il autorise en matière de recréation et de remix, c’est ce que fait le théâtre depuis toujours !

Dès lors, que devient la notion même d’auteur, lorsque tout se fait de façon collective ? Comment donner à une seule personne des droits sur l’œuvre créée ? Rappelons à ce propos ce qu’a dit le metteur en scène Marc Le Glatin lors du Mash-Up Festival en juin 2014.

Aujourd’hui on fait de plus en plus ce que l’on appelle de l’écriture au plateau. C’est-à-dire que vous avez en même temps, dans un même lieu, dans la salle de répétition, l’auteur qui réajuste en fonction de ce qu’apportent par improvisation les comédiens, ce que va imaginer le scénographe qui va bricoler au fur et à mesure ce que le metteur en scène va demander, etc. On est à la fois dans le collaboratif et dans le transdisciplinaire.

Oui, le théâtre, à l’instar de tous les arts vivants, fait bouger les lignes de la conception traditionnel de l’auteur. D’où ce qu’écrit déjà Jean Giraudoux en son temps dans son article :

Il n’y a pas de plagiat en art dramatique, et il n’y a pas de plagiat parce qu’il n’y pas de propriété. L’attribution est la seule paternité que puisse revendiquer le vrai auteur, le vrai père d’une pièce. À l’auteur dramatique moderne lui-même, dont les instinct de propriétaire n’ont pas besoin d’être excités, il suffit d’entrer au théâtre où l’on joue sa pièce pour comprendre, une fois que la première représentation l’a donnée à la troupe, qu’elle ne lui appartient pas, qu’elle ne lui a jamais appartenu.

Rendez-vous donc en 2015, voire juste avant, pour que ces dires s’appliquent enfin pleinement ! À bon entendeur...

Voir en ligne : Pour aller plus loin, l’article de François Bon sur les écrits de Giraudoux consacrés au théâtre

@RomaineLubrique

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