L’Homme de la rue John Doe existe, nous l’avons rencontré

, par Véro

L’Homme de la rue (Meet John Doe) est une comédie américaine de 1941 réalisée par Frank Capra avec Barbara Stanwyck et Gary Cooper dans les rôles principaux (1h50min). Entré dans le domaine public aux USA en 1969 pour défaut de renouvellement du copyright [1]. Ce film, narrant la brusque popularité d’un homme de la rue, d’un quidam sans qualité, est à l’origine du nom John Doe qui désigne en anglais le citoyen moyen. Une sorte d’équivalent d’un François Pignon en France.

La presse en crise...

Le film s’ouvre avec une séquence certes muette mais pour le moins éloquente : l’enseigne d’un journal, proclamant son indépendance et sa liberté, est douloureusement détruite par un marteau-piqueur, puis substituée par un autre nom de journal au slogan plus agressif et plus inquiétant.

Celle qui suit nous introduit dans les bureaux dudit journal. Nouveaux actionnaires, nouveaux propriétaires, donc restructuration, réduction du personnel, licenciement massif. Les fidèles employés, souvent d’un certain âge, attendent anxieusement le verdict cachés derrière leur bureau chargé d’archives et de documents, tandis qu’un très jeune employé, envoyé par les nouveaux dirigeants, les appelle l’un après l’autre par un coup de tête et un sifflement méprisant pour leur signifier d’un geste : « Toi, tu es viré ». Quelques images sans dialogue, d’une grande violence, installant un climat de crise profonde... qui n’est pas sans faire penser à la nôtre.

Une solution : faire le buzz

Et les échos avec notre présent ne s’arrêtent pas là. Son licenciement, la jeune Ann Mitchell (Barbara Stanwyck) n’est pas prête à l’accepter, d’autant qu’elle a à sa charge sa mère et ses sœurs. On lui reproche des articles ennuyeux et poussiéreux ? Qu’à cela ne tienne, son dernier papier sera de la dynamite. Elle écrit une fausse lettre, d’un dénommé John Doe, qui se plaint du chômage, de la misère, de la corruption du pouvoir, et qui déclare vouloir se suicider en sautant du toit de la mairie le soir de Noël.

La lettre est publiée ; les ventes explosent, l’émoi populaire est immédiat, au point d’inquiéter les plus hautes arcanes du pouvoir.

Ann Mitchell est alors convoquée par le nouveau rédacteur en chef. Elle avoue la supercherie et le convainc de créer de toute pièce ce fameux John Doe. Ils choisiront pour l’incarner un vagabond, un ancien joueur de baseball qui n’a pu faire soigner son bras par manque d’argent - rien moins que Gary Cooper.

L’icône médiatique se construit, à grand renfort de photographies en première page et de discours radiophoniques. L’illusion prend vie ; John Doe remporte une adhésion populaire inégalée dans toute l’Amérique.

Morale et pouvoir

Tout est faux donc ; John Doe n’est qu’un fantoche créé pour les intérêts commerciaux d’un journal. Cependant, c’est en s’inspirant des carnets de son défunt père qu’Ann Mitchell écrit ses discours. Un homme droit et bon, confiant dans les vertus du peuple moyen, ce peuple invisible, humble et travailleur, qui a pourtant œuvré pour la grandeur de l’Amérique. Les valeurs prônées sont simples : l’entraide, le soutien entre voisins, la tolérance, l’ouverture à l’autre... En somme, le personnage de John Doe se rachète bien vite avec des valeurs toutes chrétiennes et très bien pensantes. Mais ce serait sans compter de méchants politiciens qui s’acharneront dans l’ombre à récupérer l’adhésion populaire dont jouit John Doe pour grossir les rangs de leurs électeurs.

Un manichéisme frisant le populisme, tant les cohortes de citoyens du petit peuple sont sympathiques et bien propres sur eux. Bien sûr. Franck Capra est aussi le réalisateur de La Vie est belle [2]. Mais c’est surtout un très grand cinéaste.

Gary Cooper for ever

Et c’est du côté du choix de Gary Cooper que réside la force de ce film. Un corps immense, des yeux clairs, une beauté renversante : l’acteur aimante la pellicule, irradie l’image par sa seule présence. Une icône, justement, cinématographique, parfaitement mise en abyme par le rôle de John Doe. La jeune Ann Mitchell est fascinée par le vagabond comme le réalisateur par son acteur.

Prenons par exemple la séquence de casting très proche d’un film muet expressionniste ; les candidats se prétendant les auteurs de la lettre de John Doe se pressent devant le bureau du rédacteur en chef. Ann Mitchell propose d’en choisir un parmi eux. Se succèdent alors des gros plans de visages, des visages de l’humanité moyenne justement. Quand tout à coup apparaît Gary Cooper. Sa beauté irradie l’écran, immédiatement, sans qu’il fasse quoi que ce soit. Il paraît, il est.

La journaliste, les foules qui se pressent à ses meetings : il suffit de voir John Doe pour y croire. Plus il est gauche dans la lecture de ses textes, plus il est fragile, plus le public l’aime. De même, le réalisateur a choisi de filmer son acteur dans de longues séquences très gestuelles (comme lorsqu’il s’entraîne au baseball dans une chambre d’hôtel, ou lorsqu’il raconte avec de grands gestes gauches son rêve à son amie) - rien qui réponde aux canons de la star hollywoodienne. Et pourtant, la magie opère. Comme les foules croient à John Doe, le public est conquis par Gary Cooper, un de ces monstres sacrés dont la présence suffit à fasciner, jusque dans sa gaucherie même.

Il n’arrive rien d’autre à Ann Mitchell, qui finira par tomber amoureuse de sa propre créature, tant le corps de la star permet les projections les plus troubles, tant les discours de son père adoré finissent par s’incarner comme par magie dans son interprète.


Voir le film

En streaming ci-dessous via notre compte YouTube (version originale, sous-titrée en français).

En téléchargement sur Archive.org avec les sous-titres en français en pièce-jointe ci-dessous.

Nous vous suggérons fortement de lire le film après téléchargement avec le logiciel libre VLC (Menu : Vidéo > Piste de sous-titres > Ouvrir un fichier...)

Voir en ligne : L’Homme de la rue, sur Wikipédia

@RomaineLubrique

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