La Fausse Maîtresse, roman de Balzac Un petit récit balzacien à grands effets

, par Véro

C. de Trogoff nous invite à partager ses belles lectures du domaine public. Ici, c’est un bref récit de Balzac, publié en 1842, qu’elle a choisi de nous présenter (et dont nous vous proposons la version ePub ci-dessous).

En 1842 Balzac apprend la mort du comte Hanski, le mari de celle qu’il rêve d’épouser depuis huit ans. Mme Hanska est polonaise et cette grande passion s’achèvera après bien des complications par la mort de l’auteur neuf ans plus tard, ce caractère passionné en toutes choses ayant eu raison de ses forces.

C’est pourtant à son amie la comtesse Clara Maffei qu’est dédié La Fausse Maîtresse, petit récit écrit cette même année, et qui révèle plus de profondeur que d’enthousiasme.

Noblesse et décadence

Notre héros, le comte Adam, est polonais lui-aussi, un polonais proscrit aimant les plaisirs et qui fera un bon mariage.

Le récit — qui doit « ou amuser ou intéresser » — commence donc par un mariage et un peu de politique, celle de la situation des polonais en France en 1835. Adam a donc épousé une jeune héritière qui a bénéficié indirectement des frasques de son oncle : Clémentine sera notre héroïne. Adam n’est pas beau, il a des allures d’étudiant, mais, riche et marié, il devient à la mode.

Nous voici de plain pied dans la petite et la grande histoire, spectateurs de conséquences politiques lointaines, mais surtout témoins de la chute d’un monde ; car Balzac nous le dit : la noblesse se perd. Voici un monde dévoyé : les décors, les distractions et les plaisirs glissent vers l’ennui et le simulacre. Le vieux Paris se transforme, intérieurement, structurellement, et les signes de sa décadence sont partout visibles. Pour preuve, Clémentine habite maintenant une dentelle architecturale, fantaisie imaginée par un anglais, reconstitution frelatée d’un passé, de ses richesses et de ses délicatesses supposées. Tout de faux, cette demeure sera centrale dans notre histoire.

L’énigme Paz

À ce moment nous avons déjà des indices de ce que l’auteur nous veut ; il s’est posé en conteur, nous a interpellés, alléchés, a ménagé ses effets. Il va nous dévoiler une action sublime due à une grande souffrance, une action sublime car cachée : va-t-elle nous édifier, nous surprendre, nous ravir, nous emporter ? Pour l’instant, nous déambulons dans cet intérieur et cet extérieur, cette forêt reconstituée, ce boudoir.

Clémentine vit dans le luxe et la volupté depuis déjà deux ans ; s’ennuie-t-elle ? En tout cas, elle commence à s’interroger sur le fantôme de la maison, homme à tout faire et gestionnaire hors pair. Cet homme invisible s’occupe de tout (et par conséquent de son bonheur à elle). On lui parle de lui, elle ne l’a jamais vu. Il y a là-dessus trop de discrétion, forcément une énigme. Elle saura et verra ce fameux capitaine Paz.

Cela commence comme un caprice, et en ce bel après-midi, le mystère se présente à elle.

Balzac nous a séduit par le soupçon du secret ; il nous séduit plus encore par l’allure de l’homme qui l’incarne. Et le contraste entre le mari et cet homme qui est son ami, à la vie à la mort, va nous saisir également. La rencontre romanesque a lieu sous nos yeux.

Que peut-il se passer alors ? Une banale aventure ? Un vulgaire triangle amoureux ?

Si notre héroïne est séduite, fuira-t-elle le danger ?

Nous sommes si naïfs.

Le factotum et la parisienne

Paz se rabaisse aux yeux de Clémentine ; il n’est que le factotum — Un parent pauvre ? Pourquoi s’est-il caché jusqu’ici ? Aucune raison de se montrer simplement, l’ombre convient, dit-il, à sa balourdise naturelle. En effet, le beau capitaine ayant abdiqué toute noblesse et préférant désormais ce titre militaire, se révèle décevant en société. Cette infériorité affichée déplaît à cette parisienne. Car Clémentine incarnera pour Balzac « la » parisienne et il va nous noyer sous les contrastes et les lieux communs entre ces polonais issus de grandes familles ; négligents, peu prévoyants, se laissant vivre et « la » parisienne volontaire, menant sa maison et son mari de main de maître, méprisante, supérieure. C’est oublier que Clémentine, jeune mariée, n’est pas encore cette femme accomplie : elle se forme encore à ce nouveau rôle.

Sauvé deux fois par son ami, Paz le suit depuis la guerre en Pologne avec dévotion — un « dévouement de caniche » — administre superbement ses biens, entretient son écurie et mène une vie simple qui ne tourne les yeux et le cœur que vers son pays natal.

Adam vante (trop) cet ami si cher et Clémentine lui dit qu’elle va l’aimer ; dans ce jeune couple, la confiance est au sommet.

Pour Adam cette amitié est plus riche que l’amour, le lien est indéfectible et Balzac nous démontre en quoi l’amitié surpasse l’amour. Il va sans dire que cela déplaît à Clémentine.

Le subalterne est le supérieur : simple, grand, humble, habile et secret. L’homme a tout du prince charmant, et voilà Clémentine mariée à deux polonais.

Clémentine expose Paz, cherche à le sortir de son repli, de sa clandestinité ; mais l’ami se révèle vraiment peu doué pour les cajoleries mondaines. Trop ours.

L’héroïne est-elle déçue, intriguée ? La vie reprend, une vie toute parisienne, un tourbillon d’exigences et d’accaparants dîners. Paz, avec une constance forcenée, s’humilie devant la comtesse jusqu’à introduire dans le trio une écuyère de cirque : Malaga. Il réussira au-delà de ses espérances à se rendre méprisable. Vivant sous le même toit, tour à tour trop proches et radicalement éloignés, l’attente seule peut naître de cet amour trop possible.

Aventure silencieuse

En nous parlant de son temps, de l’amitié, de l’amour, Balzac réussit le pari de nous emmener en voyage à la fois dans un Paris vain, sublime, s’évanouissant sous nos yeux et dans des cœurs malhabiles et trop fiers.

Le tour de force réside surtout dans cette trame d’apparence si banale qu’on pensait impossible à renouveler. Pourtant nous sommes pris comme des novices dans cette aventure silencieuse de la complexité des âmes, dans ce cache-cache délicieux.

Dans un monde de légèreté et de simulacres où tout se sait et tous sont dupes, le mystère du sentiment règne encore.

Car rien n’arrive dans La Fausse Maîtresse, rien ne sera révélé, à peine une intrigue, mais tout agit et nous trouble.

C. de Trogoff

Voir en ligne : La Fausse Maîtresse sur Wikisource

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