La vie était plus belle avant

, par aKa, Véro

Tourné en 1946, La vie est belle, It’s a Wonderful Life en anglais dans son titre original, est l’un des plus célèbres films de Franck Capra.

Peu le savent mais, quand bien même relativement récent, il était déjà dans le domaine public !

Il y eut en effet une période bénie aux États-Unis où le copyright cumulait les deux qualités d’être court (28 ans après la publication de l’œuvre, renouvelable d’autant une fois) et surtout non automatique (il convenait d’aller enregistrer les droits d’auteur de son œuvre auprès d’une officine prévue a cet effet). Un oubli ou un défaut de dossier au moment du dépôt ou du renouvellement et, dommage pour les ayants droit, le film tombait illico dans le domaine public !

Charade, Detour, La dame du vendredi ou encore La Nuit des morts-vivants sont autant d’excellents films qui font partie de cette catégorie.

Et donc aussi La vie est belle dont on oublia de renouveler le copyright en 1974 pour bénéficier de 28 ans supplémentaires. Il entra donc de fait dans le domaine public. Plus besoin de demander autorisation pour le voir, le copier, le diffuser, l’adapter ou envisager une suite.

Or c’est exactement ce qui était prévu : tourner une suite intitulée It’s a Wonderful Life : The Rest of the Story. Ce projet risque fort de ne jamais voir le jour et ce pour une bien triste raison : la récupération par le droit d’auteur d’une œuvre du domaine public !

Comment est-ce possible ? En arguant juridiquement que le film est une œuvre dérivée du roman The Greatest Gift qui lui est bien soumis au copyright (en jouant également sur le fait que la musique de film est elle aussi toujours sous droits).

« Hollywood protégera le film par tous les moyens appropriés ».

Notre frustration est d’autant plus grande que depuis le copyright s’est considérablement durci aux États-Unis et qu’on risque d’attendre très très longtemps avant de revoir La vie est belle pleinement et réellement dans le domaine public.

Une œuvre qui entre dans le domaine public ne devrait jamais en ressortir.

Pourquoi La vie est belle n’est plus diffusé qu’une fois par an

Matt Alsdorf - 20 novembre 2013 - Slate.com
(Traduction : Lgodard, Romane, PxlCtzn, Scailyna, Musescore_es)

Star Partners et Hummingbird Productions ne tourneront probablement pas une suite à La vie est belle, comme ils envisageaient de le faire car leurs droits sur l’œuvre ont été remis en doute. En 1999, Explainer a exploré l’histoire du copyright de ce film ; une histoire longue et complexe.

La vie est belle a été diffusé à la télévision le week-end dernier. Or, ce n’est que l’une de ses 1999 diffusions, et il y a quelques années, on pouvait le voir sur une chaîne différente presque tous les jours pendant les fêtes de Noël. Qu’est-ce qui a changé ?

Le copyright américain établit qui peut distribuer, projeter ou reproduire un film, un livre, un dessin… à peu près tout ce qui est « sur un support durable », comme les avocats aiment à le rappeler. Les travaux non protégés par le copyright, y compris ceux dont le copyright a expiré et ceux qui ne se sont jamais assurés de cette protection, entrent dans le domaine public ; ils peuvent peuvent être reproduits, diffusés et vendus librement. C’est le cas des histoires de Sherlock Holmes et de certains films muets de Charlie Chaplin.

La vie est belle est entré dans le domaine public par accident. En 1946, lors du tournage du film, le copyright américain durait 28 ans ; cette durée pouvait être renouvelée avec certains documents à remplir et une somme modique à verser. Toutefois, Republic Pictures, le producteur et propriétaire initial des droits de La vie est belle, n’a pas renouvelé les droits en 1974, 28 ans après sa création en 1946. Ainsi, le film est entré dans le domaine public. Malgré son échec au box office lors de sa sortie, le film est devenu immensément populaire à la télévision grâce à sa diffusion répétée : Stations l’a largement diffusé pendant les vacances, sans reverser les droits d’auteurs aux producteurs du film, et plus d’une centaine de distributeurs ont vendu le film en cassette.

Republic a repris le contrôle de l’exploitation du film en 1993, grâce à une mesure décidée par la Cour Suprême stipulant que le titulaire du copyright d’une histoire a certains droits de propriété sur son adaptation filmique. Puisque Republic possédait toujours le copyright de l’histoire originale de La vie est belle et qu’il avait également acheté les droits exclusifs de la musique du film, elle-même sous copyright, il était en mesure de sortir le film du domaine public.

Donc d’après Republic, puisque La vie est belle est lié à ces œuvres protégées, le film ne peut plus être diffusé sans l’autorisation du studio (on notera que le film en lui-même est dépourvu de copyright, on pourrait remplacer la musique, modifier le montage et vendre ou diffuser le nouveau produit, mais personne ne l’a fait). En 1994, Republic [1] a signé un accord « à long terme » accordant à la NBC le droit exclusif de diffuser le film, et la chaîne programme ainsi le film une à trois fois par an.

La vie est belle ne retournera pas de sitôt dans le domaine public. Le Congrès a prolongé plusieurs fois la durée du copyright et les a rendus rétroactifs. Récemment, sous la pression de Disney et d’autres grosses firmes ayant des droits arrivant à expiration, le Congrès a ajouté 20 ans à la durée du copyright existant, pour arriver à 95 ans (la protection du copyright pour les écrivains et les artistes « individuels » dure 70 après leur mort). Par conséquent, les diffusions de La vie est belle seront très limitées pendant tout le XXIème siècle.

Annexe

Longue vidéo en anglais expliquant toute l’histoire de ce triste retournement de copyright. Accrochez-vous car ça commence simplement et se complique très vite.

Voir en ligne : Why It’s a Wonderful Life Comes but Once a Year

P.-S.

Illustrations : Its A Wonderful Life Movie Poster - RKO Pictures - Licence : Copyright (source : Wikimedia Commons) / It’s A Wonderful Life - National Telefilm Associates - Licence : Public Domain (source : Wikimedia Commons)

Notes

[1En 1998 une compagnie associée de Republic, Spelling Entertainment (filiale de Viacom), a vendu les droits du catalogue de films de Republic à Artisan Entertainment.

@RomaineLubrique

« Domaine Public »

Mots-clés