La culture d’aujourd’hui en questions, par Marc Le Glatin

, par aKa

Collaboratives et transdisciplinaires, les nouvelles pratiques artistiques font sauter le mythe de la création immanente et la norme du droit d’auteur en bousculant l’ordre établi, qu’il soit de nature esthétique, économique ou juridique. C’est alors toute la culture qui est à repenser...

Comédien, metteur en scène, Marc Le Glatin dirige le théâtre de Chelles depuis 2000. Il est également l’auteur de Internet : un séisme dans la culture ? aux éditions de l’Attribut (2007).

Une intervention [1] qui avait pour cadre le MashUp Film Festival lors de la table ronde « Le cinéma nous appartient ! » du 14 juin 2014.

Transcript

Le numérique : une culture ou des cultures ? C’est plutôt « une culture des cultures », et la pratique du mix est fortement incluse dans la réponse.

Cette pratique du mix (bootleg, mashup...) fait sauter un mythe et une norme.

Ce mythe, c’est celui de l’immanence de la création.
C’est un mythe tenace qui s’est ancré solidement à l’époque romantique. On aurait donc le créateur qui, du haut de son Olympe, crée ex nihilo des œuvres en tutoyant l’éternité, œuvres qui ont ensuite vocation à être diffusées vers la multitude.

On le sait aujourd’hui mais Jean de La Fontaine n’a jamais téléphoné aux héritiers d’Ésope avant d’écrire ses fables. En l’occurrence un peu plus de 70 ans séparent les deux auteurs, mais quand Molière écrit son Dom Juan, il s’inspire très fortement d’une œuvre écrite par l’espagnol Tirso de Molina quelques années auparavant.
Si on se transpose dans la situation juridique d’aujourd’hui, il eût fallu que Molière compte beaucoup sur la hauteur des Pyrénées pour se mettre à l’abri des ayants droit de Tirso de Molina. Or ç’aurait été dommage que ce Dom Juan de Molière ne fût jamais écrit.

Les Danses hongroises de Brahms ou les Suites pour violoncelle de Bach doivent aussi beaucoup aux musiques populaires de leur époque. Ceci pour dire que les artistes sont évidemment toujours sous influence, ce qu’ils revendiquent en général, mais plus que ça lorsqu’ils s’adonnent à la variation ou à la citation. Chostakovitch, principalement dans ses œuvres pour quatuor, n’hésite pas à citer Bach, Beethoven, Haendel... et ces citations sont à la fois des hommages et des clins d’œil. Bref on est très éloigné de l’immanence de la création, et il y a là un mythe qu’il est grand temps de faire voler en éclat.

Quant à la norme, c’est celle du droit d’auteur.

Droit d’auteur qui est un progrès par rapport au copyright.
Sur le plan de la logique économique le copyright est en effet d’essence féodale puisqu’une fois qu’on a rémunéré l’auteur, l’investisseur-producteur est assis sur une rente tout comme le seigneur était assis sur la rente de la propriété de la terre.
Alors que le droit d’auteur est lui d’essence libérale puisqu’il y a un échange contre un prix, à chaque fois qu’il vend une unité de son œuvre, il reçoit une rémunération selon un pourcentage défini selon chaque pays.
Mais pour ma part, je ne pense pas que le libéralisme soit la fin de l’Histoire et il y a encore quelque chose à trouver a fortiori aujourd’hui avec le numérique.

Au-delà de cette manie du mix, il y a aussi d’autres caractéristiques à ces créations contemporaines, ces créations qui se font en particulier grâce au numérique et à Internet mais pas seulement. Cela se voit aussi dans le milieu des arts plastiques et du spectacle vivant : la tendance à développer des formes collaboratives et collectives dans la création.

Comme c’est le cas pour les logiciels libres, vous connaissez ces logiciels de création collaborative dans le domaine du roman, des arts plastiques... où une personne apporte quelque chose qui sera ensuite amplifiée par une autre située à des milliers de kilomètres, détournée par une troisième, etc. L’œuvre redevient un processus en quelque sorte, qui n’a pas vocation à devenir une œuvre finie et donc à faire l’objet d’une vente et être appropriée.

Dans les arts plastiques, les installations d’aujourd’hui mêlent à la fois des musiciens, des plasticiens, des danseurs... On voit ici qu’il y a de plus en plus de transversalité, de transdisciplinarité, à travers les disciplines artistiques, qui s’adjoint à cette tendance à la création collective.

Ce qui est vrai dans les arts plastiques est vrai aussi dans le spectacle vivant.
Pendant très longtemps, le théâtre a d’abord été un texte, puis un dramaturge, puis un metteur en scène, puis les acteurs... Il y avait une forme de linéarité, où l’on passait de l’un à l’autre, alors qu’aujourd’hui on fait de plus en plus ce que l’on appelle de l’écriture au plateau. C’est-à-dire que vous avez en même temps, dans un même lieu, dans la salle de répétition, l’auteur qui réajuste en fonction de ce qu’apportent par improvisation les comédiens, ce que va imaginer le scénographe qui va bricoler au fur et à mesure ce que le metteur en scène va demander, etc.

On est à la fois dans le collaboratif et dans le transdisciplinaire.
Et ce qui est en train de s’inventer aujourd’hui, que ce soit dans le champ numérique, ou dans celui des arts plastique ou du spectacle vivant, suit ces mêmes tendances qui sont des tendances fortes et lourdes. Et l’on a de facto un déclin de cette linéarité dans la création (de la même façon qu’on a un remise en cause de la narration dans certains arts) et l’on a de plus en plus des fonctionnements en arborescence. C’est le principe de l’hypertexte : on passe d’une image à un morceau de texte qui va conduire à une musique qui va ramener à une autre image filmée ou fixe, etc.

Ce qui fait d’ailleurs dire à Patrice Maniglier que « l’art numérique n’a pas eu lieu ».
Il laisse entendre, et cela se voit particulièrement dans les jeux vidéos, que les constructions mentales avec d’infinies possibilités qui sont en train de se développer aujourd’hui et auxquelles s’accoutument les jeunes générations, devraient permettre de faire exploser les formes esthétiques vers des choses qu’on n’imagine même pas, des rencontres qu’on n’arrive même pas à concevoir.

Or ceci est en train également de transcender les logiques économiques et juridiques qui étaient à l’œuvre pendant le XXe siècle.
Sur le plan économique, à partir du moment où une œuvre est créée (ce qui mérite quand même de rémunérer ceux qui ont travaillé, je suis partisan de reposer cette question en permanence), elle peut être reproduite et diffuser à l’infini et sans coût. Et puisque c’est sans coût, il y a extinction de la rareté et donc on ne peut plus fixer un prix. On ne peut alors plus retomber sur nos pieds de la logique libérale, elle explose littéralement.
Sur le plan juridique, c’est évidemment la notion de bien commun, librement échangé, qui vient pointer le bout de son nez. Or on essaye de se réinventer en tentant de retrouver de la rareté là où elle n’a plus lieu d’être, par des lois stupides et incohérentes avec des dispositifs inefficaces et liberticides (qui s’en prennent à des libertés fondamentales comme la liberté d’expression, le droit à la vie privée, le droit à un procès équitable, etc.).

Pour conclure, à partir du moment où toutes le normes, esthétiques, économiques, juridiques, sont à ce point bousculées, c’est le statut même de l’art, de l’artiste et de la culture dans la société qui doit être repensé.
Il se trouve qu’à la fin du XIXe siècle, on a considéré que l’éducation était très importante pour l’intérêt général de la société et on a mis en place un système éducatif obligatoire et gratuit qui a été pris en charge par l’État. Après 1945, on a décidé qu’il fallait qu’un accès à une santé de qualité pour tous soit mis en place, et cela a donné le système, mutualiste cette fois, de la Sécurité Sociale.
Je crois qu’il est grand temps aujourd’hui de tirer les conclusions des faits et demandant au droit de s’adapter à ces usages massifs et non l’inverse. Il faut prendre en considération le fait que la culture est la racine la plus profonde de la crise que nous vivons depuis des décennies. C’est une crise de la représentation. Et si on veut permettre un redécollage sociétale, économique, etc. Il faut donner au plus grand nombre l’accès à tout, une fois que tout le monde a payé pour cela.

Voir en ligne : Conférence-Manifeste : « Le cinéma nous appartient ! »

@RomaineLubrique

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