Non, entrer dans le domaine public n’est pas aller au purgatoire ! Ignorance ou propagande ?

, par aKa, Véro

Même les bons films vont au purgatoire, tel était le titre d’un récent article publié par le vénérable New York Times qu’on a connu plus pertinent.

Il a fait, à juste titre, bondir le journaliste Mike Masnick, dans une sorte de droit de réponse que nous traduit ci-dessous.

Remarque : L’article en question a tout de même une qualité, celle d’avoir fait découvrir au lecteur bon nombre de films entrés dans le domaine public (dont certains que nous avons déjà chroniqué dans nos colonnes).

Un journaliste ignorant du New-York Times soutient que le domaine public abime les films

Mike Masnick - 19 février 2014 - TechDirt.com
Ignorant NY Times Reporter Argues That The Public Domain Is Damaging Film
(Traduction : loicwood, Peekmo, loicwood, Tsigorf, Piup, M0tty, Diab, GregR, Sphinx, EDGE, =•= + anonymes)

En janvier, j’ai écrit un article qui traitait de l’importance du domaine public - un sujet que nous avons couvert de nombreuses fois déjà. Sans répéter les différents arguments, il existe de nombreuses preuves qu’un domaine public dynamique et en bonne santé est important à la fois pour la préservation de la culture passée et pour le développement de celle présente et à venir. Mais vous ne sauriez point cela si vous étiez tombés sur un récent, étrange et trompeur (au point de faire preuve d’un obscurantisme sans bornes) article du New York Times écrit par Nicolas Rapold, défendant l’hypothèse que le domaine public a détruit d’une certaine façon les vieux films. Le titre même n’a aucun sens, scandant que « même les bons films peuvent se retrouver au purgatoire », où le purgatoire préfigure donc ici le domaine public. C’est terriblement faux (et pour tout dire légèrement comique) car en fait, il est bien plus raisonnable de dire que c’est au contraire le copyright qui a créé un véritable purgatoire pour les œuvres créatives.

Les recherches du professeur Paul Heald sur le domaine public ont montré à de nombreuses reprises qu’un copyright excessif fait disparaître les œuvres alors que celles plus anciennes du domaine public sont bien plus largement disponibles. Quand on regarde le graphique suivant, on constate que les livres disponibles sur Amazon sont en forte diminution jusqu’à remonter à 1923, une année importante : en effet, les œuvres publiées avant cette année sont pour la plupart dans le domaine public [NdT, aux USA].

Sérieusement : qu’est ce qui sonne plus comme un purgatoire ? Toutes ces œuvres des années 1930 à 1990 qui nous sont indisponibles ou bien le domaine public ?

Mais c’est juste le début du problème de cet article, qui ne cesse de revenir à la prémisse selon laquelle le domaine public serait mauvais, comme s’il s’agissait d’un fait établi et entendu. On postule ainsi que les films du domaine public sont disponibles dans une plus faible qualité vidéo que ceux encore sous copyright. On se plaint que de nombreuses œuvres célèbres soient tombées dans le domaine public, en assurant simplement aux lecteurs que c’est un sort horrible qui ne devrait jamais arriver à notre culture.

Tout est basé sur la fausse croyance – que Rapold semble accepter sans même la remettre en question – que, sans le copyright, personne n’a la motivation nécessaire pour restaurer ou sauvegarder une copie intacte d’une œuvre. Cela repose sur le mythe, souvent mis en avant par les partisans du copyright, que les œuvres du domaine public sont en quelque sorte « sous-exploitées ». Sauf qu’une étude empirique menée par Christopher Buccafusco et Paul Heald a testé cette hypothèse et n’a trouvé aucune preuve la confortant. Une de leurs expériences a consisté à tester et comparer des versions audio de livres tombés dans le domaine public et de livres toujours sous copyright ; ils ont ainsi montré, comme d’autres études similaires, qu’il n’y a aucune preuve que l’arrivée des œuvres dans le domaine public mène à leur sous-utilisation :

Le manque de disponibilité d’une œuvre fut la principale préoccupation exprimée par le Congrès Américain et les commentateurs à propos de l’arrivée dans le domaine public.
Si les œuvres tendaient à disparaître lorsque les droits d’auteurs arrivent à expiration, un argument recevable serait de prolonger ces droits afin que ces œuvres restent disponibles pour de futurs lecteurs, utilisateurs et créateurs. En accord avec de nombreuses études passées (92 tout de même) nous avons trouvé que les livres audio étaient bien plus souvent réalisés à partir d’œuvres placées dans le domaine public que sous copyright. Même en excluant ceux disponibles gratuitement sur LibriVox, les œuvres du domaine public étaient toujours plus disponibles aux consommateurs sous forme de livre audio.
Dans l’ensemble, les œuvres du domaine public avaient deux fois plus de chances d’être disponibles, et pour les classiques, les titres du domaine public avaient 20% de chances d’être davantage disponibles. Ces données suggèrent que le copyright réduit la disponibilité, même pour les livres les plus populaires.
Aujourd’hui encore, on ne trouve pas de version intégrale de trois des plus célèbres livres des années 1930 (toujours sous copyright) : Magnificient Obsession de Lloyd Douglas, Les Révoltés de la Bounty de Nordoff et Hall, et Death Comes for the Archbishop de Willa Cather, tandis que L’Amant de lady Chatterley de D.H. Lawrence n’existait pas en version livre audio intégrale avant 2011.

Rapold met en lumière le fait que si quelques vieux films du domaine public sont dorénavant disponibles dans des versions dégradées, c’est parce qu’ils sont tombés dans le domaine public. En fait, sous copyright ou dans le domaine public, de nombreux films sont en train de disparaître car personne ne dispose de copie correcte permettant leur sauvegarde. Il y a quelques années, nous avions écrit un article à propos de films historiques, archivés mais dévorés par les moisissures. Ce serait même pire avec les œuvres sous copyright puisque si les ayants droit ne prennent pas soin des copies originales personne n’a l’autorisation pour le faire à leur place.

Ceci est en train de changer avec le numérique notamment, depuis que de nombreuses personnes se préoccupent du processus de préservation. Un domaine public robuste, combiné avec des outils peu coûteux (voire gratuits) pour permettre à chacun de préserver ces œuvres, pourrait facilement conduire à une qualité de préservation bien supérieure. Oui, il y aura quelques copies de mauvaise qualité ici et là, mais le fait que quelques-unes existent ne signifie pas que des copies de bonne qualité ne seront pas pour autant préservées et disponibles.

L’ignorance de Rapold sur le sujet est problématique étant donné que nous sommes sur le point d’assister à un important débat au Congrès sur le problème de l’extension de la durée du copyright. Comme nous l’avons souligné à de nombreuses reprises, l’industrie culturelle a passé des décennies à s’assurer qu’aucune œuvre n’entrerait dans le domaine public en repoussant toujours plus loin la limite de sa durée. Nous approchons rapidement de la prochaine date butoir et il va y avoir à nouveau une campagne massive où l’on entendra que si les ouvrages post 1923 sont autorisés à passer dans le domaine public cela entraînera toutes sortes de catastrophes. Des articles, ridicules et plats, comme celui de Rapold, seront utilisés pour étayer cette position malgré le fait que de nombreuses et sérieuses étudient démontrent tout simplement le contraire.

La publication d’un tel article par le New York Times témoigne, une fois de plus, du manque de connaissance sérieuse des sujets couverts et l’utilisation de ce journal comme un outil de propagande par ceux qui ont les moyens, et les intérêts, de « placer » une histoire bidon, permettant d’influencer les décisions.

Voir en ligne : Ignorant NY Times Reporter Argues That The Public Domain Is Damaging Film

P.-S.

Illustration : Le Portement de croix (détail) - Jérôme Bosch - Licence : Domaine public (source : Wikimedia Commons)

@RomaineLubrique

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