Livre Pages Publiques : avant-propos de Nicolas Taffin 1ère rencontre avec le domaine public

, par aKa

Avec son aimable autorisation, nous publions ici le témoignage de Nicolas Taffin qui ouvre le livre Pages Publiques, à la recherche des trésors du domaine public.

Pour en savoir plus sur l’aventure particulière de cet ouvrage, nous vous renvoyons à notre article dédié (où jeunes auteurs et éditeur s’expriment en vidéo).

Avant-propos

Nicolas Taffin - juin 2014

En ce qui me concerne, la première rencontre avec le domaine public a été vécue comme un inconvénient. En arrivant au collège, je me souviens que ma professeure de français nous demanda de nous procurer l’édition de poche du Roman de Renart… Elle avait dû précisément parler du Livre de Poche, et malheureusement c’est avec une autre édition au format de poche que je revins la semaine suivante. Le cours de français devint rapidement un authentique cauchemar : à chaque fois que l’enseignante nous demandait de commencer la lecture « en haut de la page 47 », c’était au milieu de la page 52 que je localisais finalement, après un effort intense, le début du passage à lire, alors que mes camarades avaient eu le temps de terminer la lecture. Et ça continuait, mon retard s’augmentant dans l’angoisse et la moiteur… Pire encore, les vers n’étaient pas exactement les mêmes : ils racontaient bien à peu près la même histoire, mais autrement… L’ancien français avait été modernisé différemment. Après quelques séances à ce régime, le petit bizuth que j’étais, déjà soumis au stress de l’adaptation au collège, renonçait et demandait à ses parents de lui procurer de nouveau la somme nécessaire pour acheter la même édition que mes camarades.

Dans les mois qui suivirent, en bon élève rêveur, je m’étonnais sans relâche, au fil des pages du Lagarde et Michard illustré en noir et blanc, de ce © Giraudon et de ce © Roger-Viollet qui avaient réussi à prendre des photos de tout, partout et à toute époque. Le Scribe accroupi, La Dame à la licorne, François Ier par Jean Clouet, Ronsard, tous semblaient traqués par ces paparazzi maniaques de la culture. J’imaginais © Roger-Viollet, assistant appareil en main au repas de Gargantua : mais non, il avait photographié le dessin de Gustave Doré dans un musée, sans doute… Même si l’idée me plaisait d’un photographe voyageur temporel, je savais bien qu’il en était autrement. Mais quand bien même, comment faisait-il pour visiter tous ces musées et s’y installer avec ses flashs et son matériel quand la chose nous était interdite ? Pourquoi n’était-ce pas le musée du Louvre qui était mentionné ici ? Cela aurait permis d’aller y voir le Scribe en vrai… Car moi je le savais, j’y avais été avec mes parents, mais les autres ? Et moi, encore, si j’avais envie d’une photo du Scribe, il me fallait lui demander à © Giraudon, d’y aller pour moi ? Je méditais et rêvassais sur toutes ces images et leurs petites mentions.

Mon père m’expliqua que ce © signifiait copyright, je trouvais ça chic de savoir un mot anglais mais au final, je ne comprenais pas bien le rapport avec Du Bellay. Et mon Lagarde et Michard imprimé dans les années soixante, prêté par le collège, me semblait si vieux, avec sa couverture abîmée, ses images en noir, et ses sonnets en français classique, que je trouvais étonnant qu’on y trouve un mot nouveau et moderne, comme ce copyright.

Toutes ces premières impressions d’un enfant de 11 ans, que j’essaie ici de restituer sans trop biaiser, je les trouve actuelles. En ce qui me concerne, pendant un long moment, rien n’a changé ensuite durant ma scolarité, si ce n’est que j’ai toujours été attiré par les bibliothèques. Je trouvais magique leur prodigalité et leur générosité : on pouvait y consulter des ouvrages par milliers, on pouvait même les emprunter. Lycéen, cette confiance me réconfortait. J’aimais aussi m’y installer pour faire mes devoirs, plus à mon aise dans cette atmosphère que chez moi pour écrire et réfléchir. Et puis je pouvais y consulter les usuels, fascinante collection d’ouvrages en plusieurs volumes que je ne pouvais acquérir. Je découvrais aussi les terminaux à la bibliothèque universitaire, avec leurs catalogues et leurs bases de données qui commençaient à supplanter les fichiers en bois aux centaines de tiroirs remplis de fiches cartonnées qu’on conservait encore un peu, « au cas où ».

Enfin, j’acquis un ordinateur (c’était alors un événement majeur et un endettement de longue haleine) pour remplacer la machine à marguerite ; puis, longtemps après, un modem 14400 bauds. Je pouvais alors retrouver mes catalogues par telnet ; c’était magique. Encore plus tard, j’accédais à une bibliothèque de fichiers littéraires par ftp ou Gopher, je ne sais plus. Le projet Gutenberg sans doute. Nous, francophones, y étions mal lotis : les textes en ASCII ne permettaient pas d’y typographier les accents. Zola et Balzac y étaient ainsi joliment massacrés. Mais je n’oublierai pas cette impression extraordinaire à la découverte de ce premier silo numérique. Celle d’Ali Baba entrant dans la caverne aux trésors des 40 voleurs (vous comprendrez toute la saveur de l’emploi du mot voleur ici) après avoir prononcé le magique sésame. Je redécouvrais ainsi mes « classiques ». Le reste de l’histoire, je n’ai pas besoin de le raconter, car c’est dans ces pages qu’on le découvrira.

Aujourd’hui tous ces souvenirs prennent une valeur particulière, car la problématique qu’ils traversent est vive. C’est celle de la constitution d’une sphère documentaire commune, singulièrement au moment de l’éducation, accélérée considérablement par l’accès et la production numérique pour tous… et aux limites qu’elle rencontre. Le domaine public ce sont toutes ces œuvres qui nous nourrissent, culturellement, mais parfois aussi plus matériellement, puisque beaucoup parmi nous l’exploitent dans leurs productions, leurs études ou leurs œuvres. Pourtant, on le définit et on en parle souvent comme s’il n’avait pas de valeur, comme si celle-ci était déchue. Nous avons plutôt eu envie ici de montrer à quel point nous pourrions à l’opposé le chérir, le protéger et accompagner sa croissance naturelle.

Cet ouvrage a été produit par un groupe d’étudiants, ceux du Master 2 « Édition et mémoire des textes » de l’université de Caen Basse-Normandie. Nous sommes en 2014 et il n’existe pas d’ouvrage(s) traitant du domaine public. Est-ce un hasard ? Un scandale ? C’est en tout cas pour cette nouvelle génération d’éditeurs qui grandit dans le numérique, sans nécessairement en faire une affaire de génération, une opportunité. Le choix en début de formation à l’édition a été de se plonger collectivement dans un projet éditorial et lui faire mener sa vie de livre en devenir. C&F éditions, partenaire de ce projet, a mis les étudiant-e-s au défi de produire un ouvrage pleinement éditable, défi qu’ils ont relevé. Ils et elles ont enquêté, assemblé, dosé, préparé, corrigé, traduit, critiqué, discuté, composé et mis en forme ces textes et ces images, jusqu’à ce que l’encre soit imprimée sur le papier. Tout ce par quoi depuis le xvie siècle on définit le métier d’éditeur et qu’on a appelé de plusieurs noms, dont celui d’humanisme. L’imprimerie est en effet la technique qui a fait naître ce mouvement intellectuel qui se prolonge jusqu’aujourd’hui tant bien que mal entre d’autres idéologies liées à l’économie ou aux technologies de communication. Cette composante résiliente de notre culture semble donc désormais portée par les plus jeunes qui rencontrent ici leurs « cousins » militants numériques de la cause des biens communs. Intéressante rencontre.

Le débat sur le domaine public connaît en effet depuis quelques années un regain de vivacité. Les détenteurs de droits, héritiers, mais plus souvent industriels des loisirs et de la culture, répugnent à renoncer, l’échéance approchant, aux prérogatives de leur statut d’ayant droit. Le cinéma et la musique sont les porte-drapeaux de ce mouvement de résistance au domaine public, mais ils rencontrent d’autres domaines, comme celui des brevets industriels et de l’industrie pharmaceutique par exemple. La « défense du droit d’auteur » recouvre ainsi une réalité bien plus vaste que l’imaginaire qu’elle appelle immédiatement à l’esprit, celui de l’artiste bohème qu’on devrait protéger et chérir. Le livre n’en est qu’un aspect minoritaire. On sait bien que les auteurs ont la part congrue dans l’économie de l’édition de leur œuvre et que la première étape dans la publication de celle-ci a longtemps été de signer un contrat qui les défaisait de la liberté d’usage de leur œuvre au bénéfice exclusif de leur éditeur, intermédiaire incontournable qui détient le sésame de la renommée, moyennant le versement de droits souvent minimes. Cela change énormément avec les moyens de diffusion numérique qui sont aujourd’hui dans les mains de tous. Ce qui déstabilise également une industrie, une chaîne de métiers, pour le meilleur et malheureusement aussi pour le pire. Le débat est donc vaste, complexe, et il n’était pas question dans cet ouvrage de le refléter intégralement. En revanche, il était à notre portée, dans la sphère de l’édition, d’en poser les jalons, et en particulier d’éclairer un des termes du débat, le moins connu peut-être, qui est le domaine public lui-même. Mal connu parce que mal défini, sous-estimé parce que dévalorisé, le domaine public recèle pourtant bien des trésors dont les éditeurs sont les premiers à bénéficier, avec des collections qui lui sont dédiées ou des rééditions permanentes. Comment dans ces conditions, de futurs éditeurs ne s’y intéresseraient-ils pas ?

L’exploration du domaine public, et en particulier des nouveaux entrants au domaine public est l’occasion pour les éditeurs en herbe de se frotter aux problématiques d’établissement et de critique, quand ce n’est pas de traduction, qui font l’essence du métier. Le travail commence par la recherche de sources. Le numérique la facilite en partie, tout en rendant les choses glissantes et périlleuses tant le statut des reproductions et de leur circulation est complexe et ambigu. Il faut enfin explorer le temps et l’histoire, puisque c’est le critère déterminant d’entrée dans le domaine public : après la mort de l’auteur, une période plus ou moins longue prolonge sa propriété littéraire au bénéfice de ses ayants droit. Le calcul de cette période est vous le verrez assez complexe et surtout, aucune référence officielle ne vient valider la liste annuelle des auteurs accédant au domaine public, ce qui est fort dommage. Il fallait être guidé dans ce labyrinthe complexe.

Les étudiants ont donc assemblé un dossier de contributions permettant d’éclairer cette notion de domaine public. Ce dossier, la première partie de l’ouvrage, est composé d’entretiens, d’une brève correspondance, de contributions écrites pour l’ouvrage ou reprises de blogs. Ils ont également constitué un florilège d’œuvres ou d’extraits d’œuvres jusqu’alors « inédites » au domaine public, puisqu’y entrant au premier janvier 2014, ou bien y étant entrées en 2013. Tout cela s’est fait autour de rencontres avec le collectif SavoirsCom1 qui produit un calendrier de l’avent du domaine public, auquel le groupe de travail étudiant a pu participer. Le calendrier est présenté ici dans une forme abrégée.

Ce chantier a été l’occasion de mesurer à quel point il est difficile de collationner les œuvres, fussent-elles publiques, et à quel point internet est un outil essentiel pour développer l’usage du domaine public. Une des problématiques est le statut des reproductions numériques des œuvres, une occasion supplémentaire d’appeler à l’extension de l’utilisation de licences qui explicitent clairement le statut et les possibilités d’usage d’un contenu. La plus étendue de toutes ces règles élargies étant le domaine public lui-même.

Resterait à expliquer les raisons d’un éditeur à publier ce fragment d’un chantier dont la plus grande partie est à venir. Un coup d’œil sur les collections de C&F éditions et l’importance que cette maison accorde au mouvement des biens communs de la connaissance devrait éclairer ce choix. Une telle publication doit être pour le public (car c’est de lui que l’on parle quand on parle de domaine public) une source de curiosité, d’inspiration et donner à ce travail la possibilité de se confronter à son exigence. Remercions tous ceux qui ont accompagné et rendu possible ce chantier, l’UFR de Lettres et Sciences Humaines de l’université de Caen Basse-Normandie et le Centre Régional des lettres de Basse-Normandie.

Voir en ligne : Commander le livre chez C & F Éditions

@RomaineLubrique

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