Camille Claudel en 3D sur ta cheminée Et Rodin sur ta table de chevet

, par aKa, Véro

Article paru initialement sur le site de Libération dans notre chronique mensuelle consacrée au domaine public.

Vous trouverez en bas de page une version PDF (et ODF) de l’article.

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Camille Claudel dans son atelier - Auteur inconnu
Domaine public - (source Wikimedia Commons)

Les œuvres de la célèbre sculptrice entrent dans le domaine public en 2014.

1er janvier : jour de fête pour le domaine public ! En effet, en France et sauf exception, une œuvre entre dans le domaine public 70 ans après la fin de l’année civile de la mort de son auteur. C’est donc la promo des « morts-en-1943 » qui est concernée ici et il y a du beau monde sur le laïc et original calendrier de l’Avent du collectif SavoirsCom1 : la philosophe Simone Weil, le compositeur Sergueï Rachmaninov, l’alpiniste photographe Vittorio Sella ou encore le peintre Chaïm Soutine. Plus de droits à payer, plus d’autorisation à demander : leurs œuvres pourront être partagées, adaptées, diffusées… Merci la numérisation, merci Internet !

Et puis il y a aussi Camille Claudel, décédée le 19 octobre 1943, clap de fin d’une vie romanesque qui a parfois pu faire de l’ombre à son travail d’artiste. Avec elle, ce sont cette fois des sculptures qui entrent dans le domaine public, œuvres matérielles qui contrairement au texte, son ou image, semblent résister à la copie. Son entrée dans le domaine public est-elle alors purement symbolique ou peut-on néanmoins en attendre quelques avantages ? Et si demain, avec la coopération des musées et les avancées actuelles de la technologie en 3D, nous pouvions tous télécharger et imprimer Les Causeuses ou L’Âge mûr dans notre salon ?

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Camille Claudel à 20 ans - Auteur inconnu
Domaine public (source Wikimedia Commons)

Au-delà du personnage, une artiste à part entière

Le regard clair et posé, les cheveux en bataille, la bouche un peu dédaigneuse… Au nom de Camille Claudel, c’est d’abord ce portrait qui surgit, cette photographie d’une jeune fille de 20 ans. Puis viennent s’y mêler d’autres visages, celui d’Isabelle Adjani en 1988 et de Juliette Binoche en 2013.

Ces deux films exploraient la vie de l’artiste. Car oui, la vie de Camille Claudel fascine, non seulement les cinéastes et les biographes mais aussi le grand public, tant elle est éminemment romanesque. Sa famille d’abord : Camille Claudel, née en 1864 dans l’Aisne, est la sœur de l’écrivain Paul Claudel. Elle y découvre très tôt sa vocation pour la sculpture. Sa vie amoureuse ensuite : elle va étudier à Paris, où elle est élève d’Alfred Boucher, puis de l’illustre Auguste Rodin dont elle devient la maîtresse. Ils vivent une passion orageuse qui la hantera toute sa vie. Son enfermement enfin : après sa rupture avec Rodin, elle travaille à son compte dans son atelier, mais rencontre de constants soucis d’argent et sombre dans la manie de la persécution. Sa famille décide de l’interner. C’est dans un hôpital psychiatrique qu’elle passe les trente dernières années de sa vie, renonçant totalement à sa sculpture.

Il n’en faut pas moins pour faire ressurgir le mythe de Pygmalion et Galatée et la figure toute romantique de l’artiste tourmentée et malade de son art. D’autant que d’après son frère Paul Claudel : « L’œuvre de ma sœur, ce qui lui donne son intérêt, c’est que tout entière elle est l’histoire de sa vie » [1]. Cette clef de lecture autobiographique a très souvent été retenue pour lire son œuvre.

Mais c’est mettre au second plan l’intérêt strictement artistique de son œuvre. Pour Aline Magnien, chef du service de la conservation du musée Rodin que nous sommes allés interroger, « sa vie occulte souvent ses recherches plastiques et son itinéraire artistique, ce qui était véritablement important pour elle, c’est-à-dire être sculptrice. Regarder sans pathos excessif son œuvre, c’est lui restituer sa véritable dimension et ce pourquoi elle a lutté. » Tel fut bien un axe majeur de la vaste rétrospective Camille Claudel de 2008 et de la récente mise en avant de la vingtaine d’œuvres en possession du musée dans Camille Claudel sort de ses réserves.

On cherche souvent dans les sculptures de Camille Claudel l’influence de Rodin, alors même qu’elle n’a eu de cesse de vouloir s’en distinguer. Certes, nous précise Aline Magnien, « elle a travaillé dans l’atelier de Rodin à partir de 1884 ; on a des lettres où elle explique qu’elle réalise des pieds, des mains, qu’elle participe au Balzac ou aux Bourgeois de Calais », ce qui en passant évoque la question de la paternité individuelle d’une œuvre collective. « Mais elle dit aussi que ça la gêne pour mener à bien sa propre carrière de sculptrice. Elle va travailler ensuite sous son nom à elle pour des œuvres qui lui reviennent complètement. » Installée dès 1892 dans son propre atelier, elle y sculpte avec acharnement, expose, vend, réalise des œuvres de commande. Elle prend peu de praticiens, modèle des matières difficiles, élabore des compositions audacieuses, créant ainsi son propre style relevant d’une virtuosité certaine.

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Camille Claudel - La petite châtelaine - 1895-1896
Achat du musée La Piscine en 1996 - Photo : A. Leprince

Prenons par exemple La Petite châtelaine. On dispose de plusieurs versions de ce buste de petite fille, avec notamment des modifications apportées à la chevelure. Ces variations « témoignent d’un travail qui ne peut se faire qu’avec des outils très fins, ce qui est long et compliqué, de l’ordre du tour de force ». La version exposée au musée La Piscine de Roubaix « est entièrement creusée, on pourrait y placer à l’intérieur une lampe ou une bougie pour que la lumière irradie. C’est un travail incroyable ; l’œuvre, d’une grande fragilité, a été évidée à la râpe [2] et non par percussion [3] afin de ne pas risquer de casser le marbre. Pour aboutir à ce résultat il faut une patience et un temps infinis. » Selon Aline Magnien, « Camille Claudel était plus attachée à cette idée de performance technique que pouvait l’être Rodin ».

Sculpture, copie, musée et domaine public : rien à signaler… ou presque

Or c’est bien l’artiste et ses œuvres et non la femme qui viennent d’entrer dans le domaine public. Et pourtant c’est d’abord sa prolifique correspondance qui va nous être plus facilement accessible (sans toutefois avoir le droit d’utiliser les réponses de ses destinataires si eux-mêmes ne sont pas morts avant 1943, comme c’est le cas de son frère Paul). Mais pour le plus important, à savoir ses sculptures, objets lourds et massifs dont je ne peux pleinement jouir que si je suis présent à leurs côtés, qu’est-ce que cela change ? « A priori pas grand-chose », nous dit Aline Magnien, « si ce n’est que les publications sur Camille Claudel vont être probablement en termes d’iconographie moins coûteuses ».

On touche ici du doigt l’épineuse question de la photographie dans les musées et force est de constater qu’il n’y a pas harmonisation en la matière : d’un côté le Rijksmuseum et ses 125 000 œuvres numérisées en haute définition et librement réutilisables y compris commercialement, de l’autre le musée d’Orsay et son interdiction totale de photographier pour le visiteur alors même que la majorité des œuvres présentées sont dans le domaine public (cf. l’action de « libération » Orsay Commons). Le musée Rodin a opté pour un entre-deux en n’ouvrant pas encore son catalogue numérique mais en autorisant les prises de vue et leur publication sur Internet, du moment, précise Aline Magnien, « qu’on ne porte pas atteinte au droit moral de l’artiste ou de son œuvre et qu’on n’en tire pas une exploitation marchande ».

Mais si la photographie d’une peinture n’offre qu’une pâle réplique de l’original, que dire alors de celle d’une sculpture qui semble entretenir un rapport complexe avec la copie. Il est vrai qu’on obtient bien unicité lorsque l’on taille directement une œuvre dans le marbre, la pierre ou le bois. Ce n’est cependant plus le cas avec une sculpture en bronze, résultat d’un processus à plusieurs étapes qui aboutit à une fonte à partir d’un moule pris sur un modèle sculpté par l’auteur dans une autre matière spécialement destinée à cet effet (terre, plâtre ou cire). On peut alors en théorie sortir autant d’épreuves en bronze que l’on veut du moule, sauf que cela coûte cher et que chaque utilisation du moule l’abîme.

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Petite étude pour Adam - Auguste Rodin
Adam Rzepka et Christian Baraja - p. 15 du dossier pédagogique du musée Rodin - Tous droits réservés

Le législateur a ainsi fixé à 12 le nombre d’exemplaires « originaux » que l’on peut produire à partir d’un même moule créé de son vivant par l’artiste, leur conférant ainsi rareté donc valeur. Ensuite ce sont des « reproductions », quand bien même le moule conserverait son parfait état et qu’on ne verrait aucune différence formelle entre le douzième et le treizième exemplaire [4].

Cette limite n’est pas encore atteinte pour certaines célèbres sculptures de Rodin, le musée continue donc encore aujourd’hui à fondre et vendre au prix fort des bronzes originaux alors que son illustre auteur a disparu depuis longtemps. « Ces moules constituent en quelque sorte notre trésor de guerre », nous explique Aline Magnien, elle souligne ainsi la situation économique spécifique d’une institution pourtant publique mais qui ne reçoit pas de subventions de l’État. Le musée doit donc vivre sur ses fonds propres.

Par ailleurs les moules « sont fragiles et on ne va pas les mettre dans les mains de tout un chacun sous prétexte que l’auteur est entré dans le domaine public ». Cela se comprend. Mais il se pourrait bien que la donne change avec le développement récent des technologies tridimensionnelles. Il est en effet d’ores et déjà possible de « mouler virtuellement » un objet à l’aide d’un scanner 3D pour obtenir un fichier numérique qu’une imprimante 3D peut utiliser afin de le reproduire autant de fois qu’elle le souhaite. Même si, pour le moment, l’opération est aujourd’hui relativement onéreuse, fort perfectible et non encore pleinement accessible au particulier.

Le musée Rodin lui-même s’y est d’ailleurs récemment essayé en mettant en ligne une fascinante et pédagogique modélisation 3D du Sommeil, dans ses trois versions en terre cuite, en plâtre et en marbre (voir ci-dessous). Les fichiers numériques ne sont pas mis à disposition mais c’est un premier pas intéressant.

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Le Sommeil - Auguste Rodin
Modélisation 3D - Musée Rodin - Tous droits réservés

Lorsque nous provoquons gentiment Aline Magnien en lui demandant si le musée nous autorisera à venir un jour avec un scanner pour y prendre nous-mêmes l’empreinte numérique d’une œuvre de Camille Claudel et l’imprimer le soir chez soi pour la poser sur la cheminée du salon (sans oublier nos amis à qui nous proposerons d’en faire autant en diffusant le fichier sur Internet), elle sourit et nous répond que « nous n’en sommes pas encore là ».

Certes, mais la technologie avance, et vite. Pour preuve cette réplique 3D d’une Niobide. Comme elle était en restauration, c’est sous cette forme qu’elle a été montrée aux visiteurs du musée Louvre-Lens. Elle a été réalisée en novembre dernier dans le cadre du Museomix 2013, événement émergent qui rassemble ponctuellement dans les musées des designers, makers, codeurs, experts de contenus, communicants pour créer en équipe des prototypes numériques de médiation.

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Le fil rouge de la Niobide - Caroline Busson
Creative Commons By-SA (source)

Pour preuve encore, le Smithsonian a son site dédié d’objets numériques de sa collection. L’illustre Met de New York organise des « hackathon 3D » et le musée d’art asiatique de San Francisco des « scanathon ». Ils invitent les participants à scanner librement leurs œuvres pour les déposer ensuite sur Thingiverse, plate-forme en plein essor de dépôt et partage des fichiers numériques 3D. Ces fichiers sont disponibles sous licence libre [5] nous laissant pleinement le droit de les utiliser [6].

Thingiverse a commencé du reste à regrouper tous ses fichiers provenant des musées, parmi lesquels se distinguent ceux de l’emblématique artiste américain Cosmo Wenman, véritable pionnier en son genre. Ce dernier pousse en effet très loin l’expérimentation 3D. Les fichiers numériques sont générés grâce à un logiciel qui recompose les multiples photos prises sous différents angles de la même sculpture ; un simple smartphone suffit !

Avec la pleine coopération du Skulpturhalle de Bâle, musée spécialisé dans les répliques de sculptures antiques, Cosmo Wenman a ainsi pu photographier sous toutes les coutures les copies de La Vénus de Milo et de La Victoire de Samothrace. Le spectaculaire résultat a été publié début décembre sur Thingiverse, et, licence libre oblige et autorise, une bonne douzaine de personnes l’ont déjà repris pour imprimer leurs propres versions et les montrer fièrement sur la même page du site. On notera que si, comme la majorité d’entre nous, vous n’avez pas encore d’imprimante 3D, vous pouvez sans attendre en acheter des reproductions sur Shapeways, autre plate-forme mais de vente d’objets 3D en ligne cette fois [7].

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La Vénus de Milo - Cosmo Wenman
Creative Commons By-SA (source)

En toute logique, Cosmo Wenman ne choisit que des sculptures du domaine public et quand on lui demande quelles sont ses motivations, il répond à la manière d’un hacker que « si c’est possible à faire, il n’y a aucune raison de ne pas le faire ». Et d’ajouter après réflexion qu’il est peut-être aussi question de bousculer un peu les musées en les incitant d’eux-mêmes à en faire autant.

Retour à Rodin : L’Homme qui marche dupliqué par Cosmo Wenman et réalisé à partir de clichés pris sur la version qui se trouve dans les jardins du Norton Simon Museum en Californie (version originale puisque numérotée 7 sur les 12 possibles). Vous disposez déjà d’une imprimante 3D ? Alors rendez-vous là encore sur Thingiverse pour télécharger le fichier et avoir d’ores et déjà votre petit Rodin à la maison !

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L’Homme qui marche - Cosmo Wenman
Creative Commons By-SA (source)

Ce dernier lien est déjà présent sur l’article dédié à L’Homme qui marche de la Wikipédia anglophone. C’est à prévoir, ces liens se multiplieront et seront proposés dans chaque article d’une sculpture célèbre du domaine public de l’encyclopédie, renvoyant vers des fichiers 3D toujours de meilleure qualité. Une aubaine pour les imprimeurs en herbe du XXIe siècle mais un manque à gagner pour les boutiques des musées de sculptures qui, telle celle du musée Rodin, vendent des reproductions miniatures de leurs collections.

Demain frappe à notre porte donc. La sculpture, elle non plus, n’échappera pas à la question du partage de la culture sur Internet. Quitte à revoir leurs modèles économiques, nos musées, qui ont pour mission la protection mais aussi la diffusion des œuvres, devront s’adapter et accompagner les nouveaux usages. A fortiori lorsqu’ils hébergent des œuvres du domaine public, comme celles, fraîchement débarquées, de Camille Claudel.

Voir en ligne : Domaine public : Camille Claudel en 3D sur ta cheminée (Libération)

Notes

[1Paul Claudel, Ma sœur Camille, préface du catalogue de l’exposition Camille Claudel, Musée Rodin, Paris, novembre-décembre 1951.

[2Lime à grosses entailles.

[3Frapper un bloc dont on veut détacher un fragment.

[4Qu’elle soit unique ou créée à partir d’un moule, il est néanmoins possible de copier une sculpture par la technique dite du « surmoulage », ce qui n’est pas sans poser des problèmes de droit, telle cette récente affaire Camille Claudel conséquence d’un surmoulage entièrement en bronze de la célèbre sculpture La Vague réalisée en marbre, onyx et bronze.

[5La licence Creative Commons By-SA.

[6Idéalement il vaudrait mieux laisser résultat dans le domaine public, plutôt que faire le choix d’une licence libre, mais ne faisons pas la fine bouche.

[7Voir aussi cette autre vidéo réalisée par Cosmo Wenman, comparant la réaction de visiteurs face à la vraie Vénus de Milo et face à sa réplique 3D.

@RomaineLubrique

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