Le site belge du Petit Prince interdit aux Français Jusqu’en... 2033 !

, par aKa

Télécharger le Petit Prince. Ou pas !

Nous en avons abondamment parlé pendant le festival en soulignant aussi bien notre frustration que la complexité de la loi. L’œuvre d’Antoine de Saint-Exupéry est entrée dans le domaine public le 1er janvier 2015 partout en Europe. Partout ? Non ! Car un pays résiste ici encore et toujours à l’harmonisation du droit d’auteur souhaitée entre autres par le rapport Reda.

Antoine de Saint-Exupéry est en effet « mort pour la France ». Il bénéficie alors à ce titre d’une étrange exception législative bien de chez nous ajoutant 30 ans de plus à la durée (déjà longue) du droit d’auteur. La juriste belge Séverine Dusollier nous l’expliquait ici-même dans L’odyssée du Petit Prince dans le domaine public. Écoutons-là, le 28 janvier, évoquer le sujet lors de la conférence du festival Les enjeux politique et juridiques du domaine public.

À la fin de son intervention, il est question de la création d’un site pour célébrer comme il se doit l’entrée de Saint-Exupéry dans le domaine public belge. Ce site existe bel et bien aujourd’hui. Nous ne devrions pas le dire mais nous y avons même participé (voir plus bas). Il a été mis officiellement en ligne le 7 février dernier, à l’occasion de la Journée du domaine public à Bruxelles [1]. Pour éviter le moindre risque, ce site possède un nom de domaine belge, appartient à un belge et est hébergé sur un serveur belge.

Bon, on vous a assez fait attendre, voici le lien, fort explicite du reste :
saintexupery-domainepublic.be

Tous les européens, et particulièrement les francophones, y sont les bienvenus sauf, donc, les Français.

Un bandeau bleu-blanc-rouge d’avertissement les accueille en ouverture du site expliquant pourquoi ils ne peuvent aller plus loin et télécharger les ressources du site [2], à commencer par l’intégralité numérique du Petit Prince au format .txt, .pdf et .epub ! Et de vous proposer alors deux (caustiques) solutions : traverser la frontière pour bénéficier du domaine public belge ou... revenir dans 30 ans ! [3] Quant à une éventuelle troisième « solution », Internet ou pas, nous vous mettons en face de vos responsabilités ;)

Que disent les ayants droit lorsqu’on leur évoque l’existence de ces nouveaux sites ? La réponse un brin fataliste d’Olivier d’Agay dans un excellent article de Slate sur le sujet : « La mise en ligne gratuite ou payante du texte en français sur le Net par des sites étrangers est imparable dans un contexte de domaine public ! Nous pensons que le numérique ne remplacera jamais le papier en France... ».

A priori, ils laisseront donc le site tranquille...

Longue vie donc au Petit Prince au Royaume de Belgique ;)

Les droits d’auteur de Saint-Exupéry

Un petit mot justement sur l’héritage et les héritiers. Antoine de Saint-Exupéry a laissé une œuvre conséquente mais rien qu’avec le Petit Prince on obtient des chiffres qui donnent le tournis : traduit en 170 langues, 1300 éditions, 150 millions d’exemplaires depuis sa première édition, 100 millions d’euros de chiffre d’affaires annuel. La Bible mise à part, on ne fait guère mieux dans le monde.

Qui se partage le pactole depuis 1944 ? Les ayants droit donc, ainsi que l’éditeur exclusif Gallimard. Mais qui sont-ils exactement ? Point de mauvais procès mais force est de constater qu’on se retrouve aujourd’hui avec des gens qui n’ont pas connu l’auteur de leur vivant et qui ne sont pas en filiation directe avec lui (puisqu’Antoine de Saint-Exupéry n’a pas eu d’enfants). Deux clans bien distincts : d’un côté les neveux, petits-neveux et arrière-petits-neveux, une cinquantaine de personnes en tout, représentées par Olivier d’Agay (dont Saint-Exupéry n’était que le frère de la grand-mère), et de l’autre José Martinez, « ancien chauffeur et jardinier » de la veuve de l’écrivain ! C’est presque aussi disparate et compliqué à suivre que la succession de Maurice Ravel et, évidemment, ça se déchire pour des histoire de sous.

Je ne puis m’empêcher de penser ici à la sage réflexion du Petit Prince qui ne trouvait pas très sérieux le business man tout occupé à posséder les étoiles (parce que le premier à en avoir eu l’idée) pour devenir riche et ainsi posséder plus d’étoiles...

Toujours est-il que l’entrée dans le domaine public signifie la perte de l’exploitation exclusive de l’œuvre hors de France (fin du droit patrimonial). Il n’y aura plus un seul éditeur attitré pour publier l’œuvre et donner autorisation de traduction [4], en l’occurrence Gallimard. C’est ce qui explique qu’en Turquie par exemple, on dénombre déjà plus de 30 éditions différentes du Petit Prince depuis janvier dernier.

Attention toutefois à ne pas oublier le droit moral, perpétuellement attaché aux ayants droit, ainsi que, dernière corde à leur arc, le droit des marques (lire à ce sujet La malédiction du Petit Prince ou le domaine public un jour dissous dans le droit des marques ?). Nous les avions tous deux évoqué lors de notre mésaventure Fantômas.

On reparlera de tout ceci à n’en pas douter l’été prochain lors de la sortie de la très attendue adaptation cinématographique du Petit Prince, en mode blockbuster américain (cf image ci-contre)

Paris-Bruxelles

Le site belge fut officiellement lancé lors de la Journée du domaine public à Bruxelles mais il en était déjà fortement question en amont lorsque nous avons invité son webmaster Peter Westenberg, de l’association Constant, à l’événement le plus border line du festival du domaine public : Le Petit Prince au pays des Hackers.

Il s’agissait de se retrouver dans le garage de la Quadrature du Net pour numériser « clandestinement » Le Petit Prince et permettre ainsi à Peter de « l’exfiltrer » à son retour en Belgique pour l’importer sur le site.

En réalité, il n’en a rien été puisque nous avons bien pris soin de détruire le fichier généré pour rester dans les clous de la législation. La soirée était surtout prétexte à découvrir et manipuler le BookScanner et mettre symboliquement le focus sur l’absurdité de la non harmonisation des lois européennes en la matière [5].

On notera pour finir que la Journée du domaine public de Bruxelles a fait la part belle au Petit Prince à la Bibliothèque royale de Belgique. Lectures, conférences, ateliers pour enfants et vitrines spécialement aménagées pour l’occasion dont est extrait le document hommage ci-dessous.

Et puisqu’un homme politique vient d’apparaître à l’image, saviez-vous qui a dit ceci ?

Imaginez : quand on lui demande quel est son livre préféré, il répond Le Petit Prince. Eh bien franchement, si à son âge il en est encore là…

Nicolas Sarkozy, récemment, à propos de François Hollande !

Voir en ligne : SaintExupery-DomainePublic.be

Notes

[1C’est cours de la même journée qu’a eu lieu le fol atelier de BD Krazy Cut.

[2Pour le moment uniquement en anglais, peut-être eut-il été préférable de le rédiger également en français.

[3En fait, c’est un peu moins que ça, en 2033 pour être précis, le calcul est fort complexe et est fort bien expliqué ici.

[4Pour rappel, que l’œuvre originale soit dans le domaine public ou pas, le traducteur a aussi des droits d’auteur et sauf mention contraire, on doit attendre 70 ans après sa mort que sa traduction entre elle aussi dans le domaine public.

[5Soirée relatée par Slate dans Dessine-moi un domaine public (mais pas avant 18 ans).

@RomaineLubrique

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